mardi 13 septembre 2016

Dans les villages

Vargas est un petit mec bas du cul d’une quarantaine d’années, qui relève les compteurs d’eau pour Véolia en ricanant. Avec l’ancienneté le type émarge à près de trois mille euros, pour un boulot de buse qui lui laisse pas mal de temps libre, beaucoup d’heures de récup en plus de ses congés royaux. Mais au lieu de se la couler douce et de profiter de son aisance matérielle tranquillement, Vargas s’est mis en tête d’imposer au voisinage sa vision du monde : son goût pour les moteurs et le bruit. Il possède un quad, une moto, un scooter, un 4X4, et deux camping-cars pourris garés au bas du jardin. Lorsqu’il débauche, il joue avec sa moto ou son quad, volant au-dessus des ralentisseurs et tournant dans le village, à fond. Ça l’occupe jusqu’à la bouffe, vers dix-neuf heures. C’est le moment d’accalmie pour les voisins. Dans l’après-midi, les deux filles de Vargas, quatorze et treize ans, se sont baladées à pied, leur musique au max dans un sac à dos, éructant à tue-tête du rap français. Le dîner est une parenthèse enchantée. Le dernier coup de rouge avalé, reprise des hostilités : Vargas ressort sa moto et tourne, tourne dans le bled. Il faut attendre vingt-trois heures l’été pour que Vargas rentre sa bécane au sous-sol. C’est le moment où son minuscule caniche noir s’énerve ; il se met à aboyer jusqu’à une heure du matin, la routine.
Roger, le plus proche voisin de Vargas, est un ancien de l’usine d’engrais. Après avoir triomphé de son cancer du rein, jamais reconnu maladie professionnelle, il a réussi à gagner l’âge de la retraite, comptant couler enfin des jours paisibles. Son truc à lui, Roger, c’est le jardinage. Il cultive un potager où, grâce à des stocks de produits fertilisants piqués à l’usine, pousse une chiée de légumes, que Nelly et lui ne suffisent pas à absorber. Nelly prépare des coulis de tomates, des soupes, des ratatouilles, des conserves pour l’hiver qu’elle remise sagement dans le congélo. Dès que le soleil pointe son nez, Roger sort sa tondeuse et règle son sort à la pelouse. Tous les trois jours, il tond grâce à sa machine maintes fois bricolée, achetée neuve dans les années soixante-dix. Ça pue, ça fait autant de bruit que la moto de Vargas, mais l’herbe est nickel, on la dirait tondue au coupe-ongles. À la saison, Roger sort lui aussi un quad, pas pour faire chier, pour aller à la pêche. Le quad de Roger c’est un suppositoire des années soixante dans l’anus, ça glisse onctueusement jusqu’au carrefour, et en route pour le brochet et le sandre de l’étang.
Je ne me fais pas trop de souci pour Roger. Le fourbe répond à Vargas à sa manière. À ses heures. Moteur pour moteur, puanteur pour puanteur. Je m’inquiète pour Nelly, cloîtrée dans le pavillon Phénix, à cuisiner conserves et confitures. Comme moi, elle prend tout dans la gueule, la Nelly. C’est aussi pour elle que je me suis inscris au stand de tir et que j’ai pris un port d’arme.




 « Quand le printemps venait, même le faux printemps, il ne se posait qu’un seul problème, celui d’être aussi heureux que possible. Rien ne pouvait gâter une journée, sauf les gens, et si vous pouviez vous arranger pour ne pas avoir de rendez-vous, la journée n’avait pas de frontières. C’étaient toujours les gens qui mettaient des bornes au bonheur, sauf ceux, très rares, qui étaient aussi bienfaisants que le printemps lui-même. »
(Ernest Hemingway, Paris est une fête)

mardi 17 mai 2016

Les ragondins volants

Olaf se pointe sans prévenir avec son air de chat battu.
— Tu sais, j’en peux plus, Paulette me gonfle, elle arrête pas de me traiter d’alcoolique.
— Divorce.
— Non, elle va me sucer tout mon pognon. Pas possible.
Je lui sers un cognac suisse, c’est comme un calvados, en plus propre, avec un parfum vosgien dans l’arrière-gorge.
— Ça faisait trois semaines que j’étais pas allé chez la Mamie. J’ai pris qu’un blanc-limonade. Ou deux… Je rentre pour la soupe, Paulette me dit que j’ai la gueule à avoir pris des canons. Elle comprend rien.
— Tu lui as bien tout expliqué ?
— Bah oui, tu m’connais, j’lui ai raconté l’histoire des ragondins volants.
— Elle t’a pas cru ?
— Comment veux-tu qu’elle comprenne quelque chose, cette contrôleuse des Impôts ? Essaie d’imaginer le fossé.
J’imagine un peu. Je vois nettement la buse et le manque d’entretien, le cantonnier qu’a pas eu le temps de passer dans son coin, là-bas, à trois kilomètres au nord-est de ma baraque.
— Toi, tu m’as cru ?
— Ça dépend…
— Les ragondins… les ragondins volants.
— Franchement ?
— Oui, t’es mon meilleur ami.
Merde. L’épanchement. C’est l’un des problèmes avec le cognac suisse, le côté lacrymal est soudain.
— Écoute, Olaf, des ragondins volants… Déjà, y’a pas de ragondins par ici.
— T’es une vraie buse ! Le ragondin volant pullule dans les granges. Il sort à la nuit et va bouffer des grenouilles dans les étangs.
— Tu me l’as déjà dit.
— Tu sais pas tout. Il s’attaque aux jeunes et leur bouffe le cordon ombilical avant de leur crever les yeux d’un coup de sa grosse patte griffue. Ensuite, il tourne dans le ciel noir, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et rentre en Transylvanie. C’est un massacre annuel sur la route de l’Afrique.
— La Transylvanie n’est pas tout à fait en Afrique…
— Merde, tu m’as compris, il rentre juste du Cameroun, il fait étape chez moi, dans mon bled. Il tue sans vergogne, puis il se barre dans un grand chuintement d’ailes grasses.
— Olaf… c’est de pire en pire. Qu’est-ce qu’elle met dans sa limonade, la Mamie ?
— Paulette me fout les foies. Le soir elle a une tête de ragondin volant. Heureusement que je me dis, j’ai plus de cordon ombilical.
— T’as pas une gueule de grenouille. Même pas de crapaud. Détends-toi. Bois.
— T’as raison, c’est peut-être la limonade. Va falloir que j’arrête…
— Ce sera mieux pour toi, ouais.
— Bordel, faut que je rentre dormir avec Paulette.
— Ça va bien se passer. Elle dormira déjà. Et demain est un autre jour.
Olaf pleure sans bruit. Les larmes semblent sourdre d’une source de montagne enfouie quelque part dans l’arrière-cour de son cerveau, comme s’il venait de goûter contre son gré un truc à la betterave.
—Je vais y aller.
Il y va, rasant le mur de façade pour ne pas déranger toutes ces bêtes nocturnes déjà prêtes à l’assaillir. Son Duster s’éloigne dans un feulement. Le silence retombe. D’un coup je perçois le bruissement d’ailes grasses dans les branches des frênes. Même pas peur : non seulement, comme Olaf, je n’ai plus de cordon ombilical, mais je n'ai jamais eu de nombril.




« Cela me faisait du bien d’être de nouveau au grand air, et j’y restai presque jusqu’au crépuscule, m’efforçant de ne penser à rien du tout. »
(Pete Fromm, Indian Creek)

lundi 16 mai 2016

L'autarcie pacifique

Je crois que j’ai aimé Michel Tournier pour son premier roman, Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Le plus beau jour de la semaine, la civilisation inversée, les espaces flous, le seul océan mythique, l’île perdue. Je crois que j’ai aimé Nanni Moretti pour son premier film, Je suis un autarcique. L’affirmation de soi, le refus de la société, la folie comme étendard, l’île que l’on porte.
J’ai lu tout Tournier, y compris ses livres bancals ; j’ai vu tout Moretti, y compris ses films blessés. Ce qui les relie, c’est avant tout cette force de l’individu face au groupe, et cela nourrit l’essence de leur narration. À mes yeux c’est la même spirale, qui m’emporte, celle qui me donne la force d’accrocher les mots au papier tels des coups de piolet sur une paroi rocheuse. Ce sont deux types qui m’ont toujours donné envie d’écrire et de m’inquiéter du style. L’un a écrit Journal extime et l’autre a écrit et filmé Journal intime (Caro Diario) ; ce sont deux facettes du même monde. Tournier est mort, puisse Moretti vivre cent ans. Je suis un autarcique du Pacifique. Grâce à eux.




« C’est juste après la guerre, à Lillebonne. J’ai quatre ans et demi environ. J’assiste pour la première fois à une représentation théâtrale, avec mes parents. Cela se passe en plein air, peut-être dans le camp américain. On apporte une grande boîte sur la scène. On y enferme hermétiquement une femme. Des hommes se mettent à transpercer la boîte de part en part avec de longues piques. Cela dure interminablement. Le temps d’effroi dans l’enfance n’a pas de fin. Au bout du compte, la femme ressort de la boîte, intacte. »
(Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau)

mardi 3 mai 2016

Je suis une baleine boréale

La télé tourne en boucle du lever au coucher, fond sonore réduit au minimum, images documentaires où il est question de survie en Alaska, de cuisine vietnamienne, de rénovation de voitures anciennes, de crimes non élucidés, de baleines boréales. J’écris. J’écris de nouveau comme autrefois, plusieurs livres en même temps, cinq au dernier recensement. Quand l’un bute sur un obstacle, l’autre se remet à avancer. J’écris en marchant. J’écris en désherbant. J’écris enfin sans contraintes, dans la colère et l’effroi. Des amis et des inconnus se sont mobilisés pour m’aider matériellement, et j’en veux à d’autres amis qui ne se sont pas manifestés par un simple message. À croire que la précarité est une maladie honteuse, l’essence d’une épidémie qui brûlerait tous ceux qui m’approchent. J’ai droit à un bon d’essence annuel d’une trentaine d’euros, à condition d’aller retirer un imprimé à l’antenne locale de la Croix-Rouge, cinquante kilomètres aller-retour, 4,85 € de carburant et près d’une demi-journée déjà cramés. La communauté de communes va m’allouer cinq stères de bois (j’en brûle quinze par saison) pour cinquante euros au lieu de deux cent cinquante, à condition que je trouve quelqu’un avec un tracteur pour s’occuper du transport et que l’assistante sociale auprès de qui j’ai rempli un énième dossier me donne le feu vert. Je bénéficie du tarif social d’EDF : douze euros de moins par facture, la belle affaire. Je fais désormais mes courses à l’épicerie solidaire une fois par semaine, remplissant mon sac polypro pour cinq euros au lieu de cinquante dans un supermarché ; le pain est gratuit mais déjà dur, et je découvre des marques de conserves que je n’avais jamais rencontrées jusque-là. La boîte aux lettres est mon ennemie jurée : mises en demeure de payer, recommandés, factures ; je ne la relève plus qu’une fois par semaine, le lundi, un jour suffisamment pourri pour s’acquitter de la tâche. J’écris avec tout ça entre les doigts, ce liquide visqueux qui encadre ma vie et pollue mon clavier. J’écris dans cette fange-là pour tenter de m’en extirper. M’extraire de cette vase nauséabonde, remonter sur la berge, retrouver des plaisirs simples auxquels je n’ai plus accès : m’acheter des livres, neufs, sans compter, siroter un café à une terrasse en regardant les gens passer, aller à la mer, me rouler sur le sable d’une plage, m’offrir une chemise à fleurs. Page après page, je pousse mes manuscrits comme des rochers, grimpant une pente phénoménale. Certains jours je ne suis que plaies et bosses. Parfois je me sens invincible, éternel, comme une baleine boréale capable de vivre plus de deux cents ans. J’écris avec tout ça. Je survis en Alaska.




« Pour revenir précisément au “je” : avant tout, c’est une voix, alors que le “il” et le “elle” sont, créent, des personnages. La voix peut avoir toutes sortes de tonalités, violente, hurlante, ironique, histrionne, tentatrice (textes érotiques), etc. Elle peut s’imposer, devenir spectacle, ou s’effacer devant les faits qu’elle raconte, jouer sur plusieurs registres ou rester dans la monodie. »
(Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau)


vendredi 8 avril 2016

Ardoise

Depuis la publication de ma tribune sur la précarité des auteurs, et pour être honnête surtout sur ma précarité, j’ai reçu de toute part de nombreux témoignages d’amitié, de compassion, de gentillesse. Témoignages qui m’ont bouleversé. Je ne remercierai jamais assez tous ceux et toutes celles qui se sont manifestés, dont beaucoup que je ne connais pas, et ceux et celles qui ont pris l’initiative de me venir en aide matériellement sous un anonymat d’une extrême élégance. Grâce à vous, je suis en train de sortir d’une grotte humide et froide où je préférais jusque-là me terrer. Grâce à vous je recommence à croire à la puissance des mots.




« Et je les regarde lointains mes mots.
Plus que miens ils sont tiens.
Ils vont grimpant sur ma vieille douleur comme le lierre. »
(Pablo Neruda, Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée)

lundi 21 mars 2016

C'était la semaine de la langue française

Nous avons donc eu droit à une semaine de la langue française. (Laquelle coïncidait en partie avec le salon du livre de Paris — désormais dénommé Livre Paris…) À n’en pas douter, c’est mieux qu’une journée de la trisomie 21 ou une journée de la courtoisie. Toute une semaine… Dingue. Mais à quoi ça sert ? N’y allons pas par quatre autoroutes : strictement à rien. Nothing, nichts, nada, niente, zavatra ! Les agences de communication, seules, en tirent profit, en l’occurrence du blé, tout comme les crânes d’œuf qui ont jugé bon de rebaptiser le salon du livre de Paris. Sinon, morne plaine… Avez-vous remarqué, mes chères soldates des légions nord-coréennes, un quelconque progrès dans l’utilisation de notre belle langue par Nano-Sarko ou par François le Petit-le Grand Urticant ? La journaliste du site web de L’Obs, quant à elle, rendant compte dans un papier de la précarité des écrivains français, commet une petite dizaine de fautes de grammaire et d’orthographe. Cool.
Mais la palme sera cette fois attribuée à Ségolène Royal. Dans le journal de France 2 du 17 mars, que répond-elle à la journaliste qui l’interroge à propos de l’interdiction des désherbants chimiques reportée du 1er janvier 2016 au 1er janvier 2019 ? Une perle : « Je compte sur les consommateurs pour que l’interdiction effective soit en fait effective dans les faits. »
Et si, plutôt que de dépenser du fric (de l’argent public), pour promouvoir cette connerie abyssale de semaine de la langue française, on partageait ce pactole entre tous les écrivains, en train de crever la gueule ouverte… juste avant d’aller pendre tous les politiques.




« Face à la débâcle, Vernon garde une ligne de conduite : il fait le mec qui ne remarque rien de particulier. Il a contemplé les choses s’affaisser au ralenti, puis l’effondrement s’est accéléré. Mais Vernon n’a cédé ni sur l’indifférence, ni sur l’élégance. »
(Virginie Despentes, Vernon Subutex, 1)

mercredi 9 mars 2016

Les crépuscules

Le printemps tarde parfois à se pointer. Sous la braise d’hiver, il couve, se roule encore au chaud, attend le bon moment. Certaines années il fait date : 18 mars, affrontements à Redon avec la police, 20 mars, trois cents étudiants saccagent le siège d’American Express à Paris, 22 mars, occupation de la faculté de Nanterre par les étudiants, 23 et 24 mars, émeutes de subsistance à Marseille, 27 avril, émeute à Paris. Le début de l’année 2016 résonne étrangement comme un écho des années 1789 et 1968. Ça bouillonne partout, ça trépigne, ça gronde, ça prend la parole, ça impose le retour à la démocratie. Qui ça ? Le peuple. Le peuple trop longtemps méprisé.




« Ce n’est plus le temps où, sous le voile imposant de droits constitutionnels, un petit nombre de représentants avait trop de force pour empêcher et où le grand nombre n’en avait jamais assez pour agir. »
(Barère, Le Point du jour du 24 juin 1789)

lundi 7 mars 2016

Du sang dans la bouche

Les migrants de Calais ont fini par se coudre la bouche pour espérer se faire entendre. Le monde dans lequel nous vivons est ainsi tricoté : la parole n’a de valeur que blessée. La parole des opprimés, la parole des pauvres, la parole des précaires. Car la parole des riches, des puissants, des politiques, elle, ruisselle, pus gluant, bave grasse, jus fécal, en abondance. Elle remplit nos vies de son inanité, de sa vulgarité, de sa puanteur intrinsèque. Chaque jour, nous sommes contraints de vomir pour éviter l’empoisonnement. Mais se coudre la bouche suffira-t-il à atteindre l’oreille autiste ? Les puissants exigent d’être entendus, compris, loués pour ce qu’ils sont. L’effort selon eux ne peut s’accomplir que dans ce sens-là : l’opprimé doit entreprendre un mouvement vers l’immobile pouvoir ; il est absolument hors de question qu’un geste dynamique s’accomplisse dans l’autre sens : ils ne sont pas là pour pour produire du mouvement, esquisser un geste, engager une action, ils occupent le terrain et font du fric, point. C’est tout simplement une question d’étiquette. Peut-on admettre qu’un gueux ait quelque chose à dire ? Peut-on admettre que sa vie pèse ? À quelle aune est-elle jugée ? Et par qui ? Des connards atomiques de première bourre, assurément, des énarques, des politiques de mes deux, des fonctionnaires atrabilaires, toute une peuplade d’abrutis dégénérés, étriqués du bulbe, émasculés du sentiment, des hors-la-vie, des monstres familiers. Quand, mais quand donc allez-vous comprendre que vous êtes cuits, que l’on va finir par vous exterminer ? Sainte Colère, priez pour nous ! Que vous faut-il, Hollandais, Cameronais et Sarkoziens, commissaires européens et lobbyistes, que vous faut-il de plus pour comprendre que le monde ancien, le vôtre, est mort ? Du sang et des larmes ? Nous vous en promettons…




« Et ça travaille, tout ça. Ça pousse, ça force, dans la sourde nuit viscérale. Je résisterai encore cinq minutes, deux minutes, pas plus. Au-dessus de moi, au-dessous de moi, autour, il y a d’autres corps acharnés au dur travail de vivre… »
(Georges Hyvernaud, La Peau et les Os)

jeudi 3 mars 2016

Et dans ma main

Épuisement. L’alcool ne descend plus sans me brûler l’œsophage, le cigare, même en fumaille modérée, me fait tousser. Le manque d’argent tue tout. Les nuits sont agitées, je me réveille obsédé par la banque, par un contrôle de la Caf, à propos de mon Rsa, contrôle qui dure depuis quatre mois. Ma voiture de douze ans, l’âge des bons whiskies, donne des signes de fatigue. Je bois de nouveau chaque jour depuis trois mois, du vin, du rhum, un peu de bière pour amorcer la soirée. Ces trois dernières années de descente accélérée vers la pauvreté la plus extrême se sont accompagnées d’une prise de poids démentielle : trente kilos. Je pèse aujourd’hui cent dix kilos. Je suis essoufflé en permanence, peine à me baisser pour nouer mes lacets. Je hais l’image de mon visage que me renvoie le miroir. Je ne digère plus rien de ce que j’absorbe, l’eczéma revient couvrir mes mains et mes bras, un champignon disperse sur mon cou de plus en plus de ces « verrues molles » que dédaignait mon médecin parisien. Un voile est tombé sur mes yeux qui pleurent en fin de journée et produisent du sable au réveil. Je ne vois plus mon sexe quand je pisse ou me douche. Ma libido s’est éteinte, d’un coup, comme on souffle une bougie. Je pleure parfois sans raison particulière, une averse de fatigue, de déception, de dégoût. Je suis entré dans un no man’s land, un entre-deux dévasté et sanglant qui s’est verrouillé doublement. Aucune issue devant moi, aucune derrière. Chaque jour qui passe fait éclore des barbelés rouillés et vénéneux dans mon corps, autour de mon âme. Une balle va venir m’éclater, me disperser, me dissoudre. Une balle étoilera mon front ou fracassera ma nuque. Je n’attends pas la survenue de cette balle, je ne la souhaite pas. Mais je suis là, parvenant juste à écrire, à écrire, à écrire, comptant toujours sur les mots pour me tirer d’affaire. Pour m’en sortir. Je suis là et j’écris dans ce maelström de barbelés et de chevaux de frise. Je suis là, indécent. Et dans ma main mon stylo.




« Ne pas penser à ça. Ne pas penser. Ne pas bouger. Surtout ne pas bouger, pour rejoindre le pays sans mémoire, sans questions. »
(Georges Hyvernaud, La Peau et les Os)

samedi 27 février 2016

Je ne dors pas tranquille

Ce matin je me suis levé avec cette simple idée : je vais me faire Le Maire. Bruno. Un énarque abruti. Pardon, chères soldates des légions nord-coréennes, pour ce pléonasme de mauvais aloi — oui, je sais, je ne me suis pas adressé à vous depuis longtemps, mais j’avais fort à faire avec toute la connerie nationale qui affleure comme des moules sur les rochers lors des grandes marées —, cette pauvre figure de style qui rend vos yeux chassieux lors des défilés majestueux sur les artères de Pyongyang. Donc, le gars Le Maire, quarante-six ans, toutes ses dents vu qu’il a oublié d’être pauvre, s’est mis en tête de se présenter à la primaire à droite afin d’atteindre en tête l’élection suprême : « Que c’est bon de se lever le matin et de vouloir diriger le pays. » Sic. Déjà, ça fout la trouille. Quand je me lève le matin, je me dis : Que c’est bon de trouver le moyen de payer 149,43 € à EDF alors que je n’ai pas la queue d’un won. Vous voyez, chères soldates, il y aurait déjà de quoi s’énerver sans forcer.
Soyons magnanimes cependant. Avant de régler définitivement son compte (vous me connaissez) à l’archétype énarchique, examinons un peu son pedigree. Bruno Le Maire (il n’a pas pu s’empêcher d’avoir un patronyme en deux mots, une sorte de tic) a eu une enfance malheureuse. La médiocre chronique wikipédienne ne mentionne aucun sévice corporel, mais transpire chez le jeune Bruno un je-ne-sais-quoi dans le port altier de ses yeux bleus (dont il se plaint) de raide, de manche à balai avalé trop vite pour complaire à son entourage, une sorte de gaule de la cervelle, une gaule enfermée dans la gangue de béton pré-contraint de son éducation qui lui interdit toute éjaculation, fût-elle intellectuelle ; aurait-il souffert d’un harcèlement moral de la part de ses géniteurs ? C’est certain, il n’a jamais eu du temps de son adolescence le moindre émoi turgescent. Cet agrégé de lettres (nous y reviendrons) a-t-il lu Rimbaud, Apollinaire, Lautréamont, et plus près de nous Boris Vian ou le fabuleux Vendredi de Michel Tournier ? Non, à coup sûr. Ou s’il l’a fait, il est très, très con — entendons-nous bien, il s’agit d’une simple hypothèse philosophique, en aucun cas d’une injure ou d’un outrage à une personne dépositaire de l’autorité…
Fils de Maurice Le Maire, cadre chez Total, la multinationale écologiste bien connue, et de Viviane Fravin de Belâtre, directrice, entres autres établissements catholiques d’enseignement, du lycée Saint-Louis-de-Gonzague (Paris-16e), il a fait Normale Sup (comme Mazarine Pingeot qui conchie les auteurs de littérature jeunesse). Premier à l’agrégation de lettres, il passe par Sciences Po et intègre l’Ena (il y a des jours où je maudis De Gaulle). Son épouse, Pauline Doussau de Bazignan, a été son assistante parlementaire durant quatre ans ; si, si, il n’a peur de rien, le mec.
N’évoquons pas son mandat de député, ses années Villepin, ou son passage au ministère de l’Agriculture (qu’a-t-il fait pour les cul-terreux ? s’en souviennent-ils ?). Restons terre-à-terre : un tel parcours paraît légitime pour juger de la précarité qui concerne dix millions de Français, non ? Bruno sait de quoi il parle quand il s’engage pour la privatisation de Pôle Emploi, la suppression du Rsa, le plafonnement des minimas sociaux à 75% du Smic ou autres choses drôlatiques. Il pourrait tout aussi bien passer les chômeurs au fil de l’épée et instituer un peloton d’exécution pour les Rsaïstes. Ce serait bienvenu, et une bonne façon de refonder la société française — Bruno, je n’en doute pas, chères soldates des légions nord-coréennes, appréciera mon petit zeugma. Mieux : qu’il supprime les travailleurs et le travail quand il sera Président. Les travailleurs en ont plein le cul de se faire mettre par une bande de gros cons.
Et puis, tiens, je vais lancer une pétition pour fusiller tous les énarques, plastiquer l’Ena (franchement, Charles, je t’aimais bien avec tes bras en V, mais là t’as charrié), et, en attendant le Grand Soir, pour obliger chaque énarque, chaque haut-fonctionnaire, chaque élu de la République à adopter dix chômeurs et à leur trouver un job. Sinon : PAN !
Un peu de littérature pour finir (Bruno doit écrire lui-même ses livres, rendons-lui grâce de ça) ; rappelons-nous, premier à l’agrégation de lettres : « Mon intelligence est un obstacle. » Sic.

PS : Bruno, je t'affronte quand tu veux dans un débat télévisé. Chiche ?




« Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. »
(Arthur Rimbaud, « Lettre du voyant », Œuvres complètes)

vendredi 26 février 2016

De l'outrage

Vingt heures de garde à vue, jugement en comparution immédiate, et condamnation à deux cent cinquante euros pour « outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique », en l’occurrence Manuel Valls. On ignore encore ce que qu’a pu dire Joël Moreau au Premier Sinistre. Mais de quoi parle-t-on ? Qui outrage qui ? Chacun dans sa sphère d’influence et d’autorité, Manuel Valls et François Hollande traitent les citoyens comme des chiens et défont jour après jour le tissu social et l’économie beaucoup plus vite que tous les gouvernements de droite comme de gauche qui les ont précédés. Ils organisent sciemment la faillite du pays pour contenter des banquiers assassins, et ils s’offusquent d’entendre quelques indomptables dirent tout haut ce que le peuple pense tout bas, dans l’ombre.
Je me sens outragé quand j’entends la ministre du Travail commenter les chiffres magouillés du chômage. Je me sens outragé quand j’entends Carla Bruni dire de Sarkozy qu’il est écrivain. Je me sens outragé quand j’entends Jean-Marie Le Guen parler de posture à propos de Martine Aubry lorsqu’elle publie sa tribune dans Le Monde. Je me sens outragé quand je vois Stéphane Le Foll s’offusquer des réactions désespérées des agriculteurs. Je me sens outragé quand j’entends François Hollande s’exprimer plus difficilement qu’un enfant de huit ans, quand je l’entends bafouiller à chaque discours, quand je l’entends affirmer que « la France est un pays du monde » (non ? incroyable !), quand je le vois trébucher sur une estrade ou sourire niaisement sur une scène internationale — question (et non pas outrage) : notre président est-il sénile, alcoolique, demeuré… ?
Je me sens outragé, mais n’étant pas dépositaire de l’autorité publique, je suis dans l’impossibilité constitutionnelle de déposer plainte et de demander réparation. Je me sens outragé chaque jour et j’ai mal au cul à force de me contenter de m’asseoir sur les outrages que l’on m’adresse. Vous la sentez venir, la révolution, bande de crétins incultes et sourds ? Non ? Vous devriez.




« Et puis les gens sont devenus difficiles sur la souffrance des autres. Pour qu’ils la comprennent, et encore, il faut qu’elle saigne et crie à leur tordre les tripes. Nous n’avons à offrir, nous autres, qu’une médiocre souffrance croupissante et avachie. Pas dramatique, pas héroïque du tout. Une souffrance dont on ne peut pas être fier. Quelques coups de pied au cul, quelques coups de crosse, au bout du compte ce n’est pas grand-chose. L'expérience de l'humiliation n'est pas grand-chose. Sauf pour celui qui est dedans, bien entendu : celui-là ne s’en débarrassera plus. Quand une fois une certaine confiance qu'on avait en soi et en l’homme a été ruinée, il n’y a pas de remède. »
(Georges Hyvernaud, La Peau et les Os)

mercredi 17 février 2016

Au fond des trous noirs

C’est un sacré job que de sauver le monde. Ce matin encore je me suis remonté les bras et retroussé les cuisses pour aller au charbon le cœur vaillant, rien qu’à entendre les inepties débitées à la hache par le président du Conseil constitutionnel, planque à vieux présidents séniles et incontinents et l’un des nombreux ateliers de recyclage-laverie du personnel politique. Ici comme ailleurs depuis quelques mois il est de nouveau question du contrôle des chômeurs. Bande de crétins atomiques ! Fabuleux connards ! Le vieux monde est mort et vous ne prenez pas la mesure de cette disparition que vous avez vous-mêmes orchestrée. Vous avez tué l’industrie et l’agriculture, vous avez assassiné la culture, vous avez transformé la sphère sociale en une petite bille d’acier que vous faites rouler distraitement sur un coin de votre bureau, amusant casse-tête pour vous détendre les nerfs. Tout ce que vous touchez du bout des doigts s’écroule, brûle, s’évanouit. Vous ne serviez plus à rien depuis longtemps, aujourd’hui vous êtes hautement toxiques. On crève tous à petit feu pour vous engraisser, vous et vos valets dirigeant banques et entreprises. Les chômeurs vous font vomir, les précaires vous donnent la colique, et parfois les sans-dents vous amusent. On pourrait pourtant redonner facilement un job à tous ceux que vous jetez par brassées entières à l’égout chaque matin quand vous tirez la chasse. Imaginez… Imaginez un instant qu’on inverse le prédicat : contrôlons les politiques. Payons les chômeurs et les rsaïstes à effectuer toutes ces opérations de contrôle : contrôle des financements occultes, contrôle des abus de pouvoir et des abus de biens sociaux, contrôles des promesses électorales, évaluations des magouilles, mesures des yeux-dans-les-yeux, pesée des cumuls des mandats… La liste est infinie. Et commençons par le plus simple : pointage des élus dans les assemblées où ils sont censé siéger. Pour toute absence, retenue sur indemnités. Absences répétées, renvoi. Sieste, curage de nez, rédaction de tweets, lecture, apostrophes ordurières et cris dans les hémicycles… autant de motifs d’exclusion et de perte de la dignité nationale. On pourrait même imaginer vous précipiter au fond des trous noirs de la société : privés de lumière vous ne seriez plus que des objets en voie de dissolution.
Imaginez, sombres crétins, imaginez qu’on inverse le prédicat et qu’on change enfin de paradigme.




« Mais je me glisserais toujours, sans être même aperçu, auprès des bourreaux tranquilles et des traîtres oublieux et ils ne sauraient pas qui vient les tuer ni depuis quel enfer se serait faufilée l’ombre qui les dévisage et leur sourit. »
(Hervé Le Corre, Après la guerre)

mardi 9 février 2016

Ces salauds de pauvres

Mon vieux pote Freddy-les-doigts-de-fée rapplique en furie sur son vélo tout pourri. Tu sais, qu’il fait en balançant sa monture sur le puits dans un mouvement d’une élégance inouïe pour un type de son âge, ça peut plus durer, c’est encore sur le dos de ces salauds de pauvres que ça tombe, ça tombe encore sur nous, non mais tu te rends pas compte… Je prends Freddy par l’épaule comme on le ferait d’un grand malade que l’on sait condamné et le pousse à l’intérieur de ma masure, abandonnant avec panache mon binage des rosiers-madrépores qui encadrent la vieille salope de porte d’entrée qui couine. Ah, Freddy… toujours à l’affût, toujours sur le qui-vive, aucune injustice sociale ne peut lui échapper, aucune arnaque gouvernementale ne le fait succomber. C’est un mec qui vous démonte la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée d’un seul coup de son Laguiole première main effilé prestige. Freddy possède en lui l’odeur du surin, et nul n’y peut rien. Si Freddy n’est pas ton ami et qu’il s’avance vers toi, ne songe même pas à la fuite, ne compte que sur ton courage et succombe dans l’allégresse. J’ai du bol, Freddy-les-doigts-de-fée et moi, on est comme queue et tee-shirt depuis le Pléistocène inférieur au moins. Je l’installe devant un feu de veuve où achèvent de se consumer trois planchettes piquées à mon crétin de psychologue scolaire de voisin et l’enjoint de se détendre les boyaux de la tête. Je lui sers une tuerie d’alcool de carotte que je distille moi-même à l’alambic et m’en verse un plein mug, histoire d’éponger son petit discours sur les contrôles hystériques de la CAF, la réduction de son RSA ou le bénévolat imposé aux Grands Précaires. Il clape de la langue en connaisseur de dur et me tend son bol, seul récipient toléré par lui pour picoler. C’est pas ce que tu crois, commence-t-il pour m’amadouer. Je crains le pire : ses pires diatribes ont toujours ces mêmes incipit. J’ai d’abord perdu Chérie, m’appâte-t-il l’air songeur. La 25, qu’il reprend, puis la 20, la 21. Des Renault, m’interrogé-je, mais Freddy n’a jamais possédé qu’une antique 205 qui a crevé l’an dernier au bout de 650 000 km. La TNT, qu’il poursuit, bordel, sois à ce qu’on te dit ! Ah oui… Et Freddy me raconte l’arnaque des pouvoirs publics : passage à la HD pour la TNT dans la nuit du 5 au 6 avril, écran noir si tu n’as pas fait l’emplette d’un nouveau décodeur pour la télé, chaînes basculant dans la HD progressivement bien avant la date fatidique, prix démentiel du décodeur imposé. J’ai fait mes comptes, dit-il en lapant le fond de son bol, j’ai déjà perdu six chaînes, j’ai même plus ces réacs de BFM, le décodeur Fransat, parce que nous ici c’est Fransat pas TNTsat, c’est 140 euros, avec un RSA t’as trois décodeurs et demi, point-barre. Qu’est-ce que tu veux foutre de trois décodeurs et demi ? C’est pour la démonstration, abruti. Je tempère : et l’autre ? 40 euros seulement, mais Fransat, bordel, quelle saloperie ! Un autre bol de jus de carotte, je sens bien que je vais le calmer. Mais non, il va écrire au Président de la République, au Conseil départemental, au Conseil général, à la CAF… Il veut une subvention pour tous les rsaïstes, il compte rassembler d’autres excités pour aller balancer à la Trésorerie tous les vieux décodeurs obsolètes, comme les paysans leur fumier. Moment de réflexion intense et partagé. Et si Freddy-les-doigts-de-fée avait raison, et si l’on obligeait tous ces gros cons de crânes d’œuf à payer vraiment les conneries qu’ils imposent aux pauvres… C’est quoi un pauvre ? Un type qui ne se suicide pas tant qu’il a la télé. C’est tout ce qu’il lui reste.




« Je pouvais à peine marcher et je me faisais des promesses impossibles à tenir mais c’était la seule chose à quoi j’étais capable de croire, alors je m’accrochais à ça comme à une rampe branlante sur un escalier effondré. »
(Hervé Le Corre, Après la guerre)

vendredi 5 février 2016

Nicolas Sarkozy est un type étonnant

Nicolas Sarkozy est un type étonnant. Il n’entend rien à la langue française ni à la culture, mais il s’entête à publier un livre, écrit par un nègre militant, déprimé ou endetté — je sais de quoi je parle, ayant moi-même été l’un de ces types déprimés ou endettés (jamais militant, j’ai un honneur, merdalors) avalant des couleuvres à écrire de telles insanités. Un mec comme Nicolas est incapable d’écrire, de penser, de construire, de lire bien sûr, et pourtant il lui faut LE LIVRE pour s’imposer aux yeux du monde. Fort des 250 000 exemplaires vendus de son précédent crottin — que les équidés me pardonnent —, il imagine dans son petit fort Vauban et du haut de ses talonnettes qu’il lui suffit d’enjoindre un plumitif de tartiner dans le sens de la mie pour que la confiture prenne de nouveau. On t’a essayé, malgré nous, mon petit Nicolas, ainsi que tous tes Agnan névrosés, durant un quinquennat, on a vu, on a compris ton incompétence et mesuré ton insatiable soif de pouvoir. Que pourrais-tu avoir compris en quatre ans que tu n’aies jamais pigé les cinquante-sept années précédentes ? Aurais-tu fait retraite en Patagonie, et en aurais-tu tiré les enseignements nécessaires à un nouveau viatique ? Ce n’est pas gentil de mépriser la populace au point de la manipuler. Car qu’est-ce donc que cette invasion des librairies par cette bouse infâme que tu signes sans vergogne si ce n’est l’une de tes plus grandes entreprises de manipulation ? Qui sont les 70 000 crétins qui ont fait l’emplette de tes 260 pages d’inepties entre le 25 janvier et aujourd’hui ? À la louche, gageons qu’une petite moitié rassemble les déçus atrabilaires de François le Petit, le Grand Urticant, et que la grande majorité des acheteurs, ne parlons pas de lecteurs, sont des militants que les fédérations départementales des Républicains ont vivement encouragés à coups d’enveloppes ou de mallettes. Te voici numéro un des ventes sur Amazon et Fnac.com grâce à la plus méprisable des arnaques. Mais, franchement, crois-tu que ce « livre », cette faute de goût, assure ton retour en politique ? Si cela peut te rassurer, François le Petit ne vaut pas mieux que toi, ni du point de vue politique ni du point de vue du commerce du livre : on annonce la réédition de son coprolithe de 2007 pour le mois de décembre 2016 ; je ne manquerai pas de le tacler en temps et en heure… Allez, Nicolas, vas-y, prends des vacances. Tu as bien des copains propriétaires de yachts… Et oublie-nous.
Et comme disait l’un de mes cousins africains, quand on veut grimper au cocotier il est préférable d’avoir le cul propre.




« Il lui fallait cela pour se donner du courage. Personne en effet ne semblait avoir besoin de lui. Il allait de l’un à l’autre, offrant timidement ses services ; on ne lui répondait pas, on ne le regardait même pas. »
(Irène Némirovsky, Suite française)

lundi 25 janvier 2016

Casse-toi, pov'con !

Et c’est reparti. Le personnel politique n’a vraiment aucune vergogne : au lieu de bosser à reconstruire la société et l’économie allègrement détruites par lui ces quarante dernières années, il revient inonder les librairies avec ses livres indigents, recueils d’inepties, d’erreurs grossières, de mensonges éhontés et de minables concours pour mesurer qui a la plus longue, le tout tissé sur la trame d’une vision unique, celle de la vacuité la plus absolue. Non solum ces mecs-là ne servent strictement à rien, sed etiam ils tuent tout ce qu’ils touchent. Les citoyens disposent de deux joysticks dans l’affaire : ne pas acheter un seul de ces livres-là qui n’ont de livre que le nom ; ne plus voter, du tout. Ces connards absolus qui nous détroussent de nos richesses devraient être définitivement effacés de la carte politique du territoire. Imaginez ce que coûte à la Nation l’ensemble de leurs indemnités, avantages en nature et magouilles en tout genre. Avec tout ce fric, on pourrait augmenter les indemnités des chômeurs en fin de droits et des assujettis au RSA. Leur morgue, leur train de vie, leur langue approximative seraient supportables si ces crétins se montraient capable de produire de la richesse collective, de lutter contre le chômage, de bâtir une société où l’écologie et l’environnement ne seraient plus lettre morte. Mais non, rien ne bouge, on va bouffer du livre politique jusqu’au printemps 2017 et les entendre pérorer sur les plateaux télé ou dans les radios ad nauseam. Cassez-vous, Sarkozy (La France pour la vie) et Hollande (Changer de destin), les deux plus mauvais présidents de la Cinquième, cassez-vous, Fillon (50 000 exemplaires vendus de sa dernière bouse), Cambadélis (500 exemplaires vendus), cassez-vous tous ! Et convoquons en stage survie au Cercle polaire les plus mauvais d’entre eux. J’y enverrai personnellement Flore Pellerin apprendre à lire, Myriam El Khomeri déchiffrer le code du travail, Marisol Touraine déclamer le mot social devant un aréopage d’ours blancs, Éric Woerth recompter les manchots, Valérie Pécresse repeindre la banquise en rouge et Nicolas Sarkozy dompter la langue française à grands coups de Kärcher.
Et si les éditeurs faisaient enfin leur boulot, publier de vrais livres, nombre d’auteurs y gagneraient un peu d’air et de blé. Il n’est pas inutile de flirter certains matins avec l’utopie.




« Aujourd’hui encore, lorsque j’aperçois sur un flacon pharmaceutique la mention “poison” ou “réservé à l’usage externe”, une sorte d’intérêt rétrospectif aiguise mon regard et je songe, sans autre remords que celui d’un mauvais choix, à notre première tentative d’assassinat. »
(Hervé Bazin, Vipère au poing)

samedi 23 janvier 2016

Le syndrome d'Alaeddine

Avoir du talent, c’est s’exposer chaque jour à la parabole et à la besogne. Autrement dit se frotter à la médiocrité télévisuelle, au poids métaphorique, à la lourdeur morale, au travail aveugle, à la sexualité mécanique. Tout cela peut dégager un certain charme durant un temps. Survient un moment d’extrême lassitude lorsque la vacuité d’un tel environnement vous explose en pleine tronche. Tout ça pour ça… L’inévitable recours aux substances toxicomaniaques s’impose telle une révélation divine, une piste noire à dévaler en ricanant. On s’obstrue alors tous les trous de toutes les drogues disponibles, et on rit, et on tremble, et on vomit dans une joie chimique inégalable. Rien de comparable offert aux vivants : beauté, couleur, poésie des sphères, musique interstellaire, douleur et torture secouées dans le grand shaker de Yahvé le Terrible ou dans le side-car d’une Oural. La grande dépression irlandaise, longtemps en embuscade, rompt toutes les digues : détestation de soi et des Britanniques retors, cheveux gras et filasses, stupeur et paralysie tissent la trame des jours et des nuits. Avec l’inévitable prise de poids des mutations sont à l’œuvre dans le secret des chairs. On soulage son ventre en le caressant dans le sens du poil, on gratte sa dermatose abdominale des heures entières ; une main distraite sur l’occiput d’un chat galeux. Par distraction, on émet de la fumée par tous les pores de sa vieille peau d’orignal, on libère des brumes dantesques et des brouillards féconds. On soulève une paupière : l’œuvre au rouge est en voie d’accomplissement, le magnum opus est palpable. Précieux, on renaît. Génie, on mute. On redevient enfant.




« Ni caméra, ni appareil photo. C’était l’apocalypse en direct, la folie originelle. Des larmes, des cris, de la sueur. Des familles entières abattues par leur propre terreur. Pour comprendre, il fallait être présent, payer le prix pour participer à ce que les fanatiques appelaient l’Heure de Grâce. Et c’était ça. »
(Cécile Coulon, Le Rire du grand blessé)

vendredi 22 janvier 2016

Avec ça

Si l’on savait toutes ces choses avec un peu d’avance sur leur survenue dans l’existence, qu’en tirerait-on en termes d’avantages, de remise, de promotion, de soldes sur l’existence qu’il nous reste à vivre ? Simple question. Nul besoin de convoquer ici-bas, loin de l’influence des puissances divines et des forces telluriques, l’image absconse d’un exemple inutile : chacun a compris. La question, seule, importe. La voilà posée sur ce caillou tibétain au fond du jardin. Que chacun, donc, se démerde avec ça. Tu aimes les films de gladiateurs ?




« Marcher le plus longtemps les yeux bandés sur la bordure d’un trottoir. Fumer des cigarettes par le bout allumé. Descendre une volée de marches sur un vélo sans frein. Mettre sa main au feu. »
(Hervé Le Corre, Après la guerre)

jeudi 31 décembre 2015

Fleur de souci

Mon vieux Bill qui pue de la gueule s’est invité pour réveillonner avec moi. Ce n’est pas l’attachement aux traditions qui le motive mais cette peur panique des très, très pauvres de se retrouver seul pour la bascule vers la nouvelle année qui l’angoisse. Faut dire qu’il a sa dose de 2015 ; que des emmerdes : un étron mou couleur blouge avec une fleur de souci fichée en plein milieu qui vous fait regarder les clébards avec du soleil plein les yeux. Il touche le RSA, façon de parler : RSA, revenu (513,24 €) de solidarité (mon cul, comme dirait Zazie — pas la chanteuse, l’héroïne de Queneau) active (on se fout de la gueule de qui ?). Qu’est-ce qu’il touche, mon vieux Bill ? Les étoiles ?
Mon vieux Bill s’est pointé, chevauchant sa vieille mob orange qui fume à force de pomper de la margarine aux omégas 6. Une bouteille de pif, du blanc, du jurançon sec piqué au supermarché, un calendos élevé sous la mère et une bûche de châtaignier (pour le poêle ; ni lui ni moi ne sommes portés sur les desserts) dans les bras. Embrassades, c’est de saison. Et puis, surtout, Bill chialait, et les mecs qui pleurent, ça m’a toujours ému. Il est vrai que de mon côté les finances sont meilleures. Que du black à vendre mon sperme à des instituts d’élevage limousin ou à jouer au gigolo auprès de baronnes décaties, héritières des plus grandes marques nationales de cognac.
J’ai assis mon vieux Bill devant le poêle et lui ai offert six des douze huîtres qui formaient ma farandole réveillonnesque. Il a séché ses larmes avant la fin du jurançon. J’ai sorti le riesling et on s’est touché la queue, mollement, par politesse, sans trop y croire. Le poêle ronronnait. Mon vieux Bill oubliait au fond de son verre l’ampleur du marasme qui l’assaillait, tandis que je m’interrogeais sur la suite à donner avec madame Hennessy, la demoiselle Martell, les sœurs Rémy-Martin et le fils Courvoisier.
Mon vieux Bill s’est laissé allé aux confidences : il avait oublié pourquoi il avait débarqué dans ma turne et était persuadé d’avoir égaré ses couilles. Pour ces dernières, je l’ai rassuré, rapport au palpage apéritif. Quant au reste, je m’en branlais. J’avais pitié de lui, même si je faisais tout pour ne pas le laisser paraître. Dans son cas, les 513 euros n’étaient rien, tout se jouait sur les 24 centimes ; c’était son épargne : tous les quatre mois de RSA il s’offrait une baguette aux céréales… Nous bûmes, nous pétâmes et nous cherchâmes d’un œil perçant à lire notre avenir immédiat dans les braises. Nous rîmes sans raison. Il jura devant le feu qu’il écrirait à notre présipautend, irait engueuler notre député et déchiquetterait le contrôleur de la CAF qui lui flanquait un contrôle pour avoir omis de déclarer dans son dernier bulletin de ressources trimestrielles les 27 euros amassés à la force du poignet sur son LEP. Je caressais la joue de mon vieux Bill, toute rugueuse sous les épreuves et l’eczéma de la précaritude, et lui servis un vieux banyuls qui traînait dans le buffet pourri de mon ex. Nous rôtâmes. Nous sourîmes à des anges aux abonnés absents.
Je pris la main de mon vieux Bill dans la mienne et lui jurais que 2016 ne serait que meilleure. On ne pouvait donner de nom à la merde qui avait coloré 2015, mais, assurément, 2016 serait l’année de la baise. Question de rime.




« Il emprunta l’étroite jetée de planches qui menait au plongeoir, enleva ses lunettes et les posa au pied de l’échelle. Puis, à moitié aveugle, il monta sur le plongeoir. »
(Philip Roth, Némésis)

lundi 5 octobre 2015

Un paysage flou

Après avoir enfoui sa boîte à manger dans la sacoche en skaï, Gustave enfourchait son Vélosolex et gagnait le dépôt des Chemins de fer pour l’embauche. L’été, il apercevait les premiers chevreuils en lisière de bois, et l’herbe des fossés fraîchement coupée lui emplissait les narines d’un parfum entêtant. En automne, il prenait la petite route longeant le canal, qui rallongeait son itinéraire mais lui offrait une palette de couleurs qui le faisait se sentir terriblement vivant. Depuis sa chute sur une plaque de verglas, il remisait sa machine à la mauvaise saison ; c’est Edmond qui venait le chercher en 2 CV, le trajet, silencieux, ne durait que le temps d’une boyard maïs — Edmond était un taiseux et Gustave un rêveur qui se contentait d’un paysage flou à travers le pare-brise de la Citroën. Un frais matin de printemps ourlé de gelée blanche, Gustave voulut éviter une compagnie de perdreaux trottinant en désordre sur le goudron. Le Solex chassa et Gustave se fracassa le crâne dans une descente qu’il connaissait par cœur. Sa salade de macaronis s’éparpilla sur la route telle une de ces constellations qu'il ne savait pas nommer. La veille, son fils, que les gens du quartier surnommaient l’Ingénieur, lui annonçait dans une lettre qu’il ne pouvait pas rentrer pour visiter sa mère à l’hôpital ; trop occupé par un forage dans les sables du Sahara, il viendrait pour l’enterrement. Les années 1960 commençaient.





« En tant que pope de l’église de Moldavie, patriarcat de Moscou, le père Païssii refusa de célébrer le service funéraire du défunt.
Mais en tant que pope de l’église de Bessarabie, patriarcat de Roumanie (qui rejetait catégoriquement toute relation avec l’Église de Moldavie), il officia volontiers. »
(Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie)

dimanche 8 mars 2015

Ray-grass


Le fumier sèche. Les premiers navolants escadrillent : bourdons bleus, abeilles, papillons jaunes, papillons noirs, saloperies de mouches. 18°C sous le pull prudent (je n’ai pas envie de me reprendre une gastrippe). Les taupes, profitant d’un hiver trop doux, ont ravagé la pradelle ; les crocus se sont enfoncés dans des galeries obscures. Les vols de grues cendrées se succèdent, cap au nord-est. Le trou à feu espère ses premières grillades. Un calme pré-estival baigne les murs écroulés de la grange. Ça ne va pas durer, le ciel tourne au laiteux. Malgré tout, les hortensias bourgeonnent, les bruyères de printemps déploient leur mauve absolu. Il va falloir abattre vite les charmes, les frênes, les merisiers. Qu’est-ce qui s’écrit pendant ce temps-là ? Des mots enfin s’alignent, des pages se noircissent, mais dans l’accalmie c’est une convalescence. J’appartiens au tiers de l’humanité qui n’habite pas en ville — et je m’en félicite. Que valent les objets hyperconnectés devant un muret de pierres sèches ? Que valent les vagues internetiennes au pied d’un tremble ? Qui peut encore lire le frémissement d’un saule ou d’un bambou dans les brises d’aujourd’hui ? Deux cormorans approchent un héron blanc, le moteur d’une moto printanière bourdonne à l’ouest. Envahie par les mousses, la boîte aux lettres sous le noisetier s’est végétalisée. Aucune nouvelle digne d’intérêt ne parvient plus ici. C’est dimanche sous le soleil. Ralentie, la vie est là, ni pire ni meilleure qu’ailleurs, mais pleine. Pleine à dégorger. Mon cigare a une odeur de terreau. Je vais pisser sur le ray-grass du voisin.




« On s’adapte. On se réadapte. On procède à quelques correctifs et réalignements internes, on peaufine les réglages, on parvient à cette illusion reconduite d’équilibre entre chute et rétablissement, phénomène qui se répète chaque seconde dans la marche, et sur lequel se fonde à son tour notre sens automatique, cinématique — fonctionnellement adaptatif — du mouvement vers l’avant dans le continuum spatio-temporel. »
(Edward Abbey, Un fou ordinaire)

vendredi 6 mars 2015

Les saillants du monde


Tu dors là-haut sous une couette de douleur. Tu te barricades contre les saillants du monde. Tu ressuscites un passé qui t’étouffe sous une pile d’oreillers. Mille éclairs tournant sur eux-mêmes dans une valse mélancolique, mille éclairs à contre-temps. Ici le chèvrefeuille dégouline son printemps. Dans la caillasse du pied d’un mur les tulipes dressent leurs feuilles malingres, la terre sèche enfin. La chatte dort sous le poêle brûlant.
Je sais ta nuit agitée sous la lune. Je connais la couleur des murs de ton grand tombeau. Mais tu n’es pas morte, tu es juste loin, à l’orée d’un plateau ouvert, peuplé de corbeaux nonchalants, de faisans endormis, de culs blancs de chevreuils apaisés par les prémices du printemps. Ici les nappes de fumée bleue du cigare plombent les odeurs ménagères. La chatte ronfle pour panser ses blessures, ronronne en rêvant. Ici l’herbe de bison anesthésie la langue blessée.
La vie n’est jamais une vie, mais bien la vie qui ruisselle, inonde et infiltre nos corps ; où qu’ils soient. Je sais que maintenant tu le sais.




« Soudain, il vit que le large s’éclairait devant lui. Au-dessus du brouillard la lune s’était levée. Une colline dressa son dos et sa toison de pins. Un labour fumait. Des ronces nues avec des gouttes d’eau allumées à toutes les griffes luisaient dans les haies. Un déroulement de collines et de bois, de bosquets noirs et de champs clairs s’élargit jusqu’à tenir tout le large de l’horizon. »
(Jean Giono, Le Chant du monde)

jeudi 26 février 2015

L'ère des taupes


Tempes rasées au petit poil, crête engelée penchée à quarante-cinq degrés au sommet de son crâne, le jeune caissier du Super U affiche une gueule d’Hitler sans moustache. Il ne sait pas identifier une batavia ni un radis noir, éprouve beaucoup de difficultés à taper toute la suite de chiffres d’un code-barre.
Retiré dans le lecteur CD de la bagnole, Manset invite à entrer dans le rêve.
Les taupes labourent aériennement les berges du lac. On patauge dans la tourbe noire et le sable gris sale. La bruine fait briller malgré la brume qui descend les branches jaune-vert des saules de la rive nord, dresse au ciel les fûts des bouleaux.
C’est l’heure des cols-verts et des poules d’eau qui animent l’eau verdâtre en criaillant.
Une promeneuse de chien salue. Un type balade son sac Lidl en marmonnant.
Bruyères et fougères rouquinent au-dessus des mousses.
C’est l’ère des taupes.




« Se réjouir de la tombée de la nuit qui va cacher le bois de ma gueule. »
(Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie)

dimanche 15 février 2015

Rendez-vous en terre inconnue


Freddy-les-doigts-de-fée surgit la queue basse, la mine chafouine, la couperose bien allumée, la bouche de travers. Il frappe à la porte tout en la poussant et demande en gueulant si y a du monde… Il s’installe sur le tabouret de traite devant la cheminée et perd ses yeux dans les flammes. Freddy-les-doigts-de-fée, c’est un cousin éloigné de mon ami Jo le Harceleur. Pauvre de 1re classe, Freddy-les-doigts-de-fée n’a pas tout raté dans sa vie, il a réussi à conserver une demi-baraque en dur à deux jets de pierre de la mienne, dans le bled de Goupil-Mains-rouges (son ex-pétasse officielle lui dispute l’autre moitié dans un divorce particulièrement acéré). Je n’ai pas vu Freddy-les-doigts-de-fée  depuis la cérémonie aux anciens combattus devant le monument aux morts ; il a le truc pour se manifester juste avant les fêtes, durant les fêtes, juste après les fêtes, une manie de dépressif irlandais. Je m’enquiers de la santé fluctuante de Tatie Danielle, sa chatte épileptique. Elle est pas morte au moins… Non, que me répond le bourru, manquerait plus que ça… Sa vieille chatte mitée de quinze ans d’âge lui a toujours servi de béquille. Le jour où elle canera, Freddy-les-doigts-de-fée la suivra aussitôt dans la fosse commune. Koikinya, que j’y fais, tu veux un kawa ? Il feule telle Tatie Danielle avant de convulser, comme s’il avait décroché un contrat de soirée musette. Tu veux ma mort ou bien ? qu’il me rétorque l’œil éteint.  Mordel de berde, j’ai pas de bol avec mes amis pauvres, ils sont de plus en plus chiants.
Je danse d’une main sur l’autre, je tergiverse dans le vide. T’as du riz ? qu’il murmure à la souche de chêne qui peine à cramer. Du chocolat ? Des bananes ? Je ne le savais pas adepte de la cuisine foutraque… T’as la foi qui lâche ? que j’y demande, une attaque de vésicule ?… attends, j’ai un reste de radis noir, ça purge bien… Du riz, qu’il s’entête, donne-moi du riz, j’en ai plus.
Je mets l’eau à chauffer, il me raconte ses malheurs. Tout a commencé le 12 novembre, à l’aube. Après ses trois bols de café habituels et ses six clopes, il emmène Cioran et L’Ami des jardins faire leur petit tour dans son cabinet de philosophie. À peine a-t-il eu le temps de parcourir quelques pages du Précis de décomposition, qu’il entend un craquement sinistre sous son trône. Il écarte les genoux : l’une des dalles de grès cérame du sol vient de se fendre en deux, Freddy-les-doigts-de-fée commence par se marrer ; Cioran est décidément très fort. Il plonge alors dans la rubrique « jardiner avec la lune » de son magazine favori quand le dieu du chaos pointe son doigt crochu sur le crâne de Freddy-les-doigts-de-fée. Dans un fracas assourdissant, selon lui, toutes les dalles pètent ensemble, et siège et monarque de s’enfoncer de vingt centimètres dans le sol.
J’étais en train d’égoutter le riz thaï, je me suis presque brûlé de suspendre mon mouvement. Freddy-les-doigts-de-fée avait manifestement fondu un gros fusible. Mais non, éructe-t-il devant mon sourire circonspect, le carrelage collé sur une plaque d’OSB, elle-même posée sur le sable, l’ensemble censé isoler de la terre battue, avait succombé à des années d’humidité. Le bois était pourri, rongé par les bêtes immondes qui peuplaient les catacombes de la salle-d’eau ; à l’en croire il avait même surpris sous ses pieds une salamandre en pleine hibernation.
Il se met à dévorer le bol de riz nature que je viens de lui servir tel un converti les versets de la sourate des fourmis, nécessité chez lui d’obturer un orifice. Mais on a passé la saint Valentin, remarqué-je tandis qu’il enfourne son bouchon en kit, tu n’as pas réparé ton chiotte ? Ben non, pas de ronds, pas de ciment, pas de carrelage. Quand même, fais-je devant tant de mauvaise foi, un sac de ciment, ça coûte que dalle. C’est pas faux, mais faire une brouette de colle sous la flotte et tirer une dalle sans chauffage, tu vois le tableau ? Même en bouffant du riz depuis quatre mois, tu dois bien de temps en temps… Plus souvent qu’il ne faudrait : s’accroupir sous les branches de l’oranger du Mexique au fond du jardin les jours sans vent, sans pluie, sans neige, sans froid, tu les comptes sur les doigts de la main. Là, je voyais bien le tableau. Le pire, reprend-il, en se fourrant une nouvelle cuiller de riz dans le bec, c’est que tu ne peux plus recevoir de visiteurs, je me vois mal leur filer un seau ou les convaincre d’aller gambader dans la neige. Et le pire du pire, c’est que tu ne peux plus lire.
Que répondre ? Je lui propose de venir aussi souvent qu’il le désire bouffer du riz et s’en défaire. Il me lâche un demi-sourire. Quand t’es pauvre, conclut Freddy-les-doigts-de-fée en me tendant son bol vide, tu révises ta géométrie dans l’espace, ta vie devient chaque jour un nouveau rendez-vous en terre inconnue.
Je l’ai laissé sortir, le ventre tendu, puis j’ai filé vérifier la stabilité de mon carrelage : est-ce que, par capillarité intrinsèque, je n’allais pas à mon tour discuter avec une salamandre ?






« Jamais minéralogistes ne s’étaient rencontrés dans des circonstances aussi merveilleuses pour étudier la nature sur place. Ce que la sonde, machine intelligente et brutale, ne pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne, nous allions l’étudier de nos yeux et le toucher de nos mains. »
(Jules Verne, Voyage au centre de la Terre)

jeudi 12 février 2015

J'ai fait piquer mes enfants


Ce n’est jamais facile de faire piquer ses enfants, surtout dans les premiers mois de leur vie. Quand j’ai vu débarquer les deux miens dans le monde humain avec leur sale gueule, photocopie de la mienne, je n’ai pas hésité un seul instant à recourir à la solution létale. Ensuite, comme tout bon judéo-chrétien de formation à l’ancienne, je suis entré dans une longue phase de culpabilisation. Qu’avais-je fait, mon Dieu ?
Ce genre d’histoire peut vous bouffer la rate une bonne vingtaine d’années, voire trente, si l’on tient compte de la dictature de l’enfant-roi et de la tanguysation  perverses et crypto-cryptées de nos sociétés occidentales — quoique en voie de putréfaction.
Dans cette sorte d’ensilage d’une vie adulte, malgré tout, en soulevant une paire de pneus de tracteur, on peut découvrir au cœur même de la pestilence un mince espoir : durant toutes ces années, j’ai échappé à de nombreuses maladies infantiles contre lesquelles on avait omis de me vacciner, et plus prosaïquement, j’avais été à l’abri des gastros et grippes saisonnières.
J’ai écrit au paranoïaque maréchal Poutine un mail furibard : que fais-tu, espèce de branleur, contre les pauvres ? Ni une ni trois, j’ai reçu par Chronopost ma Kalachnikov. Parfait. C’est agréable d’avoir affaire à un pro. Mercredi prochain, après ma récolte de légumes pourris aux Restos, j’éradiquerai tous ces connards de pauvres toujours malades d’un rien, et qui refilent les miasmes de leurs gniards au premier dépressif venu. Enfin, après l’administration doucereuse d’un bon grog, je me mettrai en route pour la Turquie, où, à Istanbul, mon ex-ami Nicolas fera l’effort de me procurer un moyen de passer en Syrie. Avec les mômes, je n’aurais peut-être jamais tenté le jihad. Mais là, franchement, dans le sable chaud, grippe, gastro et obsessions de descendance allaient crever étouffées. 




« Cela n’avait pas d’importance. D’ailleurs les gens, ici, n’étaient pas les mêmes que dans la vie normale. »
(Georges Simenon, Maigret à Vichy)