jeudi 26 avril 2012

Je fais du train

J’ai des amis emmerdés par leur vésicule ; ils font des calculs biliaires depuis des années. Chacun sa croix. Dieu, dans sa grande mansuétude m’a préservé d’une telle infamie, mais m’a bien puni en retour : moi je fais du train. Je visite notre beau pays en long et en large — en travers, j’évite, les crétins atomiques veillant aux destinées de la SNCF ont tué les transversales depuis des années. Oui, je fais du train. Grâce à mon beau métier, j’ai permis à mon pied grec gauche et à son acolyte de droite d’aborder de riantes contrées en passant par leurs portes : les gares ferroviaires. Le périple demeure feu ou frou-frou le même : gare, hôtel, cdi du collège/école primaire/bibliothèque, un peu de cantine avec des parfums capiteux transgénérationnels, hôtel, gare. Sur le principe, j’aime bien le train. Je rêvasse dans le train, bosse, lis, écoute de la musique, mange de la bouffe insipide pour me mettre en condition, somnole (je ne sais pas dormir), fais la gueule à mon voisin qui téléphone, souris à ma voisine qui lit un livre (ça arrive encore). Bref, je ne m’ennuie jamais dans le train. Mais quinze ans de train, ça use les essieux. C’est comme les calculs : un jour, il faut que ça s’arrête. J’en suis là, je crois. Pour me motiver, juste avant de replonger dans le grand bain ferroviaire, je passe en revue les villes dans lesquelles je n’aurais jamais mis les pieds sans être invité à y aller en train. Je me dis, tiens, c’est vrai, toutes ces belles cités je ne les aurais pas connues. Je songe aux plages de Bar-le-Duc, Vierzon, Bourges, Limoges, Rennes, Beauvais, Nantes, Cahors, Toulouse, Metz, Lille, La Rochelle, Bordeaux, Villeneuve-sur-Lot, Quimper, Roscoff, Morlaix, Morteau, Le Mans, Avignon, Arles, Lyon, Cannes, Épinal, Tours, Orléans, Cherbourg, Amiens, Strasbourg, Mulhouse, Dijon, Sète, Clermont-Ferrand, Perpignan, Angoulême, Châtellerault, Saint-Nazaire, Rouen, Chartres, Amiens, Brest, Trouville… J’en oublie autant, ça fiche la trouille. Toutes bellement belles. Jamais un pet de vent, baignade agréable, fruits de mer, pédalo, casino. La vie rêvée pour le Spiralwebman.
Quinze ans que je fais du train. Ouarf. Mais les filles, j’ignore si vos yeux affûtés l’ont remarqué, la SNCF se fiche de nous. Elle a raboté au burin masqué l’espace pour les genoux, rendu les horaires élastiques et fantasques, les pannes quotidiennement affligeantes, supprimé les vols directs et multiplié les escales avec changement de zinc, facilité l’accès de ses rames aux connards aquatiques de rang 2 — lesquels, croisés avec du géant des Flandres se sont reproduits comme des lapins.
Quand je fais du train, c’est des ors niais sans entrain (j’ai lutté de toutes mes forces pour ne pas succomber à ce piteux jeu de mots).
Fort heureusement (complaisance et bons sentiments), à l’arrivée je rencontre des lecteurs formidables (vive empathie). Et puis j’hésite à me laisser enlever la vésicule ferroviaire ; parfois, faire du train c’est faire des découvertes. À Brest, un client anglais dans une brasserie a la tronche d’André Breton jeune. Et le maire de Trouville (mandat en cours, dépêchez-vous d’aller vérifier) est le clone de Raymond Queneau épanoui dans son âge mûr. Là, j’avoue…




Matin et soir, il était avide, impatient de savoir ce qui se passe, il voulait ressentir les effets des pulsions agressives qui animent la planète dont il faisait partie, tous ces gens dont le cerveau n’a pas changé de taille depuis des centaines de milliers d’années.
(François Weyergans, Royal Romance)

1 commentaire:

  1. j'ai découvert grâce à toi qu'on pouvait brancher son ordinateur dans un train. Depuis, je me sens moins seule quand je voyage.

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Commentaires