samedi 14 avril 2012

Je me sens rien

Pour les lecteurs pressés qui auraient déchiffré une syllabe sur deux, entendons-nous, je dispose bien de tout un attirail de fragrances et parfums corporels, et je ne passe pas mon temps à m’autorenifler les aisselles — cependu, je pourrais, en cas de désœuvrement extrême, m’adonner avec curiosité et constance à cette pratique qui, en loutre, conduit à une maîtrise des rudiments de la langue italienne. Non, plus simplement, je ne suis pas là, je ne me sens pas concerné, et en défi d’une surcharge pondérale qui vit ses derniers jours, rapport à la saison qui s’annonce bellement belle, je suis sablonneux, plumesque, ouateux, liégesque, quasi aérien.
Je me sens rien, au point de me dissoudre dans l’air. C’est une curieuse sensation qui ne renvoie à aucun écho par moi connu dans le passé. Je me sens rien et j’y vois de nombreux avantages que je n’aurai pas le front de vous passer en revue. Je me sens rien et j’y puise une force peu commune. Je me sens rien et j’emmerde le monde entier (un sacré boulot nonobstant). Je flotte au-dessus des contingences, méprise mes chargés de comptes, snobe les administrations et dépense mon temps à observer les foules qui s’agitent lainement. On a les incubations qu’on peut.
Sommes-nous nombreux à nous sentir rien ? Je serais curieux d’avoir une réponse chiffrément précise des crétins de sondeurs. Sont-ce les présidentielles françaises qui me conduisent dans les éthérés corridors ? Les détraquements de la météo ? La crise financière et économique ? L’indépendance de mon pied gauche qui a définitivement pris le pas sur le droit ? Avez-vous, vous aussi, un pied gauche volontaire, des regrets saisonniers, des problèmes de blé, des connexions difficiles avec les soldates nord-coréennes ?
Au gars à qui j’ai donné procuration pour le premier tour des présidentielles, j’ai dit : « Fais comme pour toi. » Franchement, je n’aimerais pas être à sa place. Mais, je ne pouvais pas, je me sens rien. Et je respire.




C’est quoi quelque chose de bleu ?
(Padgett Powell, Le Mode interrogatif)

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