vendredi 20 avril 2012

Noires ardoises, virules palmées, bleu dentifrice

Oh comme la vie est difficile parfois, se disait Louis-Cyril Mou un frais matin d’avril. J’ai beau avancer à mon rythme, vivre des expériences enrichissantes, tirer parti des enseignements divers qui me traversent par les tropiques, je sens le poids de mes dettes personnelles fardiser mon futur postérieur. N’ai-je pas omis de comprendre quelque chose de fondamental du temps de l’école communale ? Les noires ardoises du temps reviennent-elles me menacer ? Mais pourquoi ? Et pourquoi cela tomberait-il sur moi ? N’ai-je pas tout bien payé mes dettes comme il faut ces dernières années ? J’ai été ponctionné sur des comptes bancaires, des comptes d’apothicaires, des comptes à rebours, des comptes sur livret, des comptes d’exploitation, des comptes ronds et d’autres pas très carrés du museau.
Mon banquier se fait menaçant, mon père se fait menaçant, mon cochon d’Inde se fait menaçant. Je songe à cette notion de dette, rumine Louis-Cyril Mou : que dois-je vraiment et à qui ?… Franchement, maintenant, c’est fini, vous pouvez vous brosser, bande de chacals nazes, j’ai assez raqué ! Où sont ces forces telluricélestes qui menacent mon existence même ? Montrez-vous, puissances occultes ! Virules palmées !
Devant son miroir de salle de bains, Louis-Cyril Mou s’échauffe et monte dans les tours. Son nouveau dentifrice, du même bleu lagon que son gel vécé, le déprimerait s’il n’avait pas remarqué que cette pâte-ci faisait à peu près son boulot en lui blanchissant les dents. Et si c’était ça le signe ? Existerait-il un dentifrice qui blanchirait les ardoises ?
Et Jean-Cyril Mou, inventeur primesautier à ses heures — on lui doit notamment le rôti de vent marin en tube —, de rêvasser à une chimique formule qui vaudrait absolution du passé. Un texto trébuche soudain sur son smartphone : son père vient de gagner à la nage le Walhalla. Triples virules palmées ! Est-ce ainsi que les ardoises vivent ?
Louis-Cyril Mou scrute les traits impénétrables de son cochon d’Inde garé au-dessus de la baignoire. Il brandit sa brosse à dents toute bleue vers le rongeur. Il va effacer le passé…




C’est moi qui vous le dis, le vrai tireur est une espèce en voie de disparition. Je devrais même dire quasiment éteinte : genre léopard des neiges, dragon de Komodo ou lamentin.
(Craig Davidson, Un goût de rouille et d’os)

2 commentaires:

  1. Le coupable, c'est le cochon d'inde. De mèche avec le banquier, il a inventé l'ardoise ineffaçable et ineffable super absorbante. Ce pauvre Louis-Cyril n'avait aucune chance.

    RépondreSupprimer
  2. Oui, plaignons ce pauvre Louis-Cyril. Plaignons-le bien.

    RépondreSupprimer

Commentaires