lundi 9 avril 2012

Une douche lundinaire

Nous étions tous deux sous la douche, ma conscience et moi, en pleine phase d’éveil, et nous nous demandions comment attaquer cette journée lundinaire. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’eau n’était pas plus froide que d’habitude, nous ne nous étions pas mis plus de savon dans l’œil que la veille, le soleil dardait juste un poil de cul de grenouille à travers la vitre. Une visite céleste, nous sommes-nous dit fugacement avant d’avaler une rasade d’eau mousseuse. J’en laissai échapper le savon — je suis rétif à toute utilisation de gel douche le matin — ; ma conscience se baissa pour le ramasser.
Et ce fut l’illumination. Une bonne semaine, pensâmes-nous, doit s’entamer au cœur de la philosophie satinée.
« Tu peux te relever, ai-je dit à ma conscience détendue, j’ai trouvé…
—Quoi ? m’a-t-elle coupé en m’arrachant la serviette des mains.
—Il faut dédramatiser le lundi.
—Quelle bonne idée. »
Elle avait les mâchoires serrées d’un lévrier surprenant un teckel en train de couver un œuf.
« Nous devrions supprimer le lundi et commencer la semaine directement au mardi, développai-je sans plus de conviction.
—Quel est ton jour préféré ?
—Le vendredi.
—Réduis la semaine à cette seule journée. »
J’ai regardé ma conscience dans les yeux tandis qu’elle s’habillait. Elle avait l’air fourbe. Si c’est tout ce qu’elle avait à proposer… C’était à la portée de n’importe quel gamin de sept ans.
Malgré rien, en m’habillant à mon tour, je sentais peu à peu le lundi se transformer : moins gloub et plus fluide, plus malléable, plus coloré, plus da vinci, se parant en loutre d’un je-ne-sais-quoi-de-truc-en-plume. L’esprit-saint entrait dans la maison. C’était beau. Aérien au fond de mon pantalon de serge, débonnaire dans ma chemise de lin, je voyais enfin la vie en rose. Oui, ma conscience avait raison, c’était une question de volonté politique. Ce lundi se vendredisait à grande vitesse. Il ne s’agissait plus d’être tous les jours dimanche, mais de condenser toute une semaine dans le seul jour qui vaille : le vendredi, veille de tant d’heureuses promesses. Tandis qu’elle enfilait ses gants et me souriait sur le pas de la porte, genre tu te magnes le train mon poussin, et que j’ajustais mon béret basque en songeant combien cette douche lundinaire venait de changer ma philosophie de la life, je vis ma conscience éclater de rire et je compris : cette semaine le vendredi tombait un 13…




 Je suis tout dévoué à la fiction et je peux vous assurer qu’en temps utile je vous en dirai tout ce que je sais mais, en vérité, rien ne vit autant en moi que ma propre vie…
(Philip Roth, Professeur de désir)

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