jeudi 5 juillet 2012

La force tranquille des geeks

De glissement en glissement, j’ai descendu la pente comme j’ai pu pour me retrouver au pied du terril dans la peau noircie d’un fournisseur de geeks. Et pourtant je déteste le sport (j’ai assassiné mon poids de forme il y a laide burette), les écrans me gonflent (ces paradoxes de la passivité convulsive me trépugnent), les machines relèvent à mes yeux de l’alchimie la plus impure (quand je conduis ma bagnole, je me fouche comme d’une vigne de la beauté de le moteur).
Les geeks, cependant, m’étonnent. Leur côté soldate nord-coréenne — pardon, chères, très chères soldates — les apparente à des hamsters dans leur roue — pardon, chères, très chères geekettes. Oui, eux, ils font tourner, et sacrément bien, vingt-quatre vingt-quatre, non-stop. Sans eux pas de logiciels, pas de jeux vidéo, pas de réseaux sociaux, pas de blé dans les banques. Eh oui, l’économie a changé, la société a évolué, la météo se barre en sucette.
Curieux comme je le suis, vous pensez bien, chères soldates des légions nord-coréennes, que je ne pouvais décemment pas rester étranger à la question de la formation des geeks. Humble fournisseur moi-même, il me fallait, afin d’assurer la survie de ma petite entreprise, comprendre comment ces gens-là étaient éduqués pour supporter de faire tourner leur roue avec entrain et abnégation. Dans ma quête éperdue, je fus épaulé par l’ancêtre d’Internet. Cette bonne vieille télé pensait encore à tout en diffusant des reportages dignes d’intérêt. Trente millions d’amis m’informa ainsi que le hamster avait une espérance de vie de trois ans, vivait la nuit, et qu’il était déconseillé de lui fournir de la nourriture en permanence sous peine de troubles digestifs graves — les aliments pourrissent alors dans ses bajoues, brrrr… Sur une chaîne du câble, j’appris simultanément (le hasard, quel bonheur !) que les geeks suivaient un parcours éducatif assez limpide. Interviewé, l’un de ces muridés par alliance, lâchait au journaliste : « J’ai une formation classique. Peinture sur figurines, consoles de jeux, jeux de rôles… » Voilà, me dis-je, une bonne leçon : patience, minutie, contrôle de soi, psychologie de groupe ; avec ça, je pourrais bientôt prétendre faire moi-même tourner une roue sans effort. Comprendre les nécessités des besoins et les besoins des nécessités, là résidait le secret ; ils sont forts, ces geeks ! Bientôt la météo n’aurait plus d’importance, je traverserai les tempêtes le beurre léché et lame foraine.




Sitôt qu’il parle dans son portable, l’homme marche de long en large dans un périmètre limité, exactement comme le chien au bout de sa laisse selon la longueur du fil tenu par sa conversation.
(Éric Meunié, Poésie complète)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Commentaires