vendredi 3 août 2012

J'ai un ami pêcheur à la ligne

J’ai un ami pêcheur à la ligne, un peu solitaire, très patient, adroit de ses mains, contemplatif, qui m’emmène de temps en temps dans ses virées aquatiques. Son truc, c’est le sandre. Il ne jure que par ce bestiau, et en prend en pagaille quand tous ses collègues rament à mort. La dernière fois qu’il est venu me chercher à cinq heures du matin, il n’avait pas l’air dans son assiette. Je ne me suis pas inquiété outre mesure ; les grands loups solitaires ont parfois leurs vapeurs. J’ai attrapé la glacière (deux packs de kro, deux pouilly-fumé, ventrèche, rillettes d’oie, saint-félicien), mon carnet Muji (faut ce qui faut), mes cigares, un pain de campagne et hop ! je me suis glissé à ses côtés dans sa petite Suzuki bleu lagon. Il a clampé le curseur sur drive et on a crusé par les chemins. Je cherchais Paulette de mes yeux ensablés. Un lièvre, une compagnie de perdreaux, quelques oies alanguies nous saluèrent de loin en loin. Parvenus au bord du lac Balaton sans avoir échangé un mot, nous vaquâmes à nos occupations. Il monta ses lignes, et moi la tente. Puis nous nous installâmes sur nos pliants et débouchâmes une canette pour rallumer la mèche.
Une heure dans un calme olympien. Puis soudain mon ami me confia la surveillance de ses cannes et partit s’allonger sous la tente. Je remisai mon carnet par-devers moi. Mon ami tira la fermeture éclair de la tente et se mit à ronfler bizarrement. Merde, me dis-je, il a un coup de moins-bien. J’ouvris une bouteille de blanc pour réfléchir ardemment. Bien sûr, une ligne en profita pour vibrer à la surface inoxydable du Balaton. Je l’appelai : « Ami, ami, tu as une touche ! » Son ronflement redoubla. Bon. Je soulevais la canne et me battis un bon quart d’heure avant de tirer du lac un poisson-banane. Peu doué pour agripper un vif à un hameçon, je jetai la canne dans l’herbe grasse et remontai la pente jusqu’à la tente. J’ouvris. Roulé en boule, mon ami pleurait toutes les larmes de son corps.
« Ami, ami, qu’as-tu ? » Trente reniflements plus tard, je compris qu’il traversait les nuées d’un chagrin d’amour. Il s’était inscrit sur un site de rencontre réservé aux pêcheurs à la ligne et n’avait ferré que des déconvenues. Entre les « carpe diem » et les « la vie n’est pas un long fleuve tranquille », ses correspondantes l’avaient dégoûté de la pêche. « Tu comprends, réussit-il à articuler entre deux hoquets, à part me dire salut, cc, lol, mdr, je suis honnête, cérieuze, homs mariés passé vot cheumin, maicieux magraibin je répon pa, aucune ne sait tenir une conversation avec un vrai pêcheur. Pourtant, dans mon profil j’avais mis que je cuisinais bien le sandre… » Je lui tendis la bouteille de pouilly avec un air pénétré de forte amitié virile. « Allons, ami, ça va s’arranger. » Nous liquidâmes le flacon à petites lampées. « J’abandonne la pêche, je passe à la chasse », résolut-il brutalement. J’éprouvai une nano-seconde de parfaite stupeur avant de me ressaisir : « Non, ami, je vais récrire ton profil, ne t’inquiète pas. » La perspective de devoir lui emboîter le pas dans les pampas auvergnates avec des bottes de caoutchouc, un carnier, un chien qui pue la pluie, un gilet sans manches orange fluo me donnait autant le vertige que d’imaginer, simplement imaginer, regarder Paris depuis le haut de la tour Montparnasse. C’était quoi, ces conneries de sites de rencontre capables de mettre à terre un fier pêcheur de sandre ?



Nous sommes tous
des foutaises cosmiques, mais aucun de nous
n’est inessentiel.
(Wystan H. Auden, Shorts)

3 commentaires:

  1. Il est parfois des mondes, fussent-ils liquides, entre la fiction et la réalité…

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  2. Cher écrivain,
    Avec vos jolis mots, vous allez harponner toutes les belles truites de la région!

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Commentaires