mercredi 22 août 2012

Le mec à la pompe

L’été est véritablement une période formidable : changement d’activité, dépaysement, nouvelles rencontres. Le Spiralwebman, chères soldates nord-coréennes, n’échappe pas à l’attraction universelle ; les deux pieds dans les bottes, de bon matin, il devise avec un ami au bord d’une voie départementale oubliée des dieux, attendant deux toupies à béton. Les beaux camions bleus arrivent à l’heure, salutations, explications ; le troisième camion, celui qui porte la pompe à projection de chape liquide, a disparu des écrans radar.
Hôte prévenant, le futur propriétaire de la chape propose café et tarte aux fruits de saison à la joyeuse équipe devant patienter. On ajoute des retardateurs chimiques au mélange brassé par les toupies, on parle météo dans un jardin sauvage, on sirote un café parfumé. Le portable des chauffeurs sonne. Parti de Bordeaux, à 160 km de là, le mec à la pompe s’est perdu, GPS au vent.
Une heure et trois coups de fil plus tard, une des deux toupies, finalement allée à sa rencontre, nous le ramène en sueur, hagard et volubile. Il parle de tout et n’importe quoi mais pas de son retard. Bon. Du moment qu’il est prêt à cracher les 10 m3 des toupies… Allons-y.
Raccordement des tubes métalliques et tuyaux de PVC, projection du mélange, damage. Tout va bien. Sauf que le mec à le pompe ne s’habitue pas au cerveau qu’il vient d’acheter d’occasion. Téléphone greffé sur l’oreille, 25 ans au doigt mouillé, il nous appelle tous chef ou patron (« je voudrais pas vous commander »), nous les grouillots de quarante et cinquante balais qui pataugeons dans le béton, nous fait déplacer la buse de projection selon un rythme qui lui est propre, nous vrille la cervelle de ses interjections et blagues du siècle dernier. En moins d’une heure cependant, la dalle est coulée, et plutôt bien coulée.
Mais le mec à la pompe n’a pas fini de nuire. On remballe, ce qui veut dire que nous démontons ses tuyaux, les passons au jet d’eau claire pour ne pas salir son beau camion blanc, les montons sur ledit camion où notre homme les serre.
Tout le monde fuyant, le Spiralwebman se dévoue pour faire équipe avec le mec à la pompe. Me voilà tenant à bout de bras l’extrémité d’un lourd tuyau, le mec à la pompe y introduit en force une balle de mousse, me fait un clin d’œil, actionne son joystick ventral qui commande l’inversion du moteur : une puissante aspiration nettoie le tuyau des résidus de béton. Le bruit est soudain et violent, et il faut tenir fermement le tuyau. Le mec à la pompe, dans un mouvement d’amour, pose ses mains à côté des miennes. Et tandis que nous sommes secoués quelques secondes, il me lâche en hurlant pour couvrir le bruit du moteur : « Hein c’est quand même mieux qu’une femme, chef ? Quand tu te fais sucer, elle fait pas autant de bruit, même avec les deux couilles dans la bouche, hein, chef ? » J’ai un petit sourire contrit : « Ma femme, elle fait moins de bruit, ouais, mais elle m’aspire mes trois testicules… » J’ai vu soudain dans le regard vide du mec à la pompe l’effroi du cerf traqué par la meute, quelque chose de Kevin Kline qui comprend à la fin d’Un poisson nommé Wanda que le rouleau compresseur est pour sa gueule.





C’est comment d’être vous ?
(Padgett Powell, Le Mode interrogatif)

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