vendredi 21 septembre 2012

Le centième post à Berck : on ne sait plus où donner de la tête


Eh bien, oui, chères soldates des légions nord-coréennes, je prends goût à la désertion. Je n’ai jamais été un fondu du rayon képi, et c’est bien votre grand désarroi intrinsèque qui m’a fait vous prendre en amitié volubile et en pitié aérienne. Désertion donc, pour calmer le jeu, changer d’air, faire des trucs et des machins, et aller à… Berck, Pas-de-Calais. Quelques jours en amoureux, oui, dans un endroit romantike et maguenifike. Et Berck. Bah oui, erreur de trajectoire dans la baie de Somme, glissade dans la vase avec les oiseaux non-hauturiers, après un arrêt au Crotoy (trop de pauvres), un autre à Saint-Valéry (trop de riches). Mais Berck, finalement c’est sympatike. Plein de fauteuils roulants, et des drôlement carossés, des colorés, des silencieux, des rapides ; plein de gensses cabossés, des vieux et des tout-jeunes ; plein d’amputés, des jambes, des pieds, des bras ; plein de chars à voile ; plein de brouillard jusqu’à midi ; plein de frites, des grasses et des pas trop ; plein de troisième et quatrième âge en goguette. Autant vous dire, chères soldates, que le Spiralwebman, votre serviteur servile, s’en est donné à cœur joie, enregistrant dans son cerveau malade nombre de propos étonnants et sur la carte mémoire de son appareil photo une chiée d’images saisissantes.




En ce jour de centième, j’aurais pu tourner coucou, comme disent nos amis belges, et me laisser aller à peupler mon beau Cretin Club, tant la pêche à pied s’avéra fructueuse. Et puis, me suis-je dit dans mon fort de l’intérieur en pensant à vous, chères soldates, que, de retour des plages communistes, vous saviez déjà tout ça ; un con nord-coréen vaut parfaitement un con berckien, ou plutôt un con touristien.
J’ai donc préféré profiter de l’été indien qui fut le nôtre en ce début septembre pour vous vanter les atouts touristiques de Berck.
Imaginez-vous au bras d’une carotte prétentieuse dont vous tombâtes amoureuse… Oui… vous y êtes. Vous cherchez un petit hôtel de charme avec vue sur mer. À Berck, pas de bol, un seul hôtel sur le front de mer, Le Neptune, si, si. Votre carotte prétentieuse se charge de vous dégoter une chambre avec vue sur mer dans ce blockaus vitré. Son charisme opère : il a la piaule, la dernière, lui a dit la dame dans un sourire. Pass, ascenseur, quatrième étage et… oui ! Large baie vitrée jusqu’au sol, le truc dément qui vous fait garder le lit soixante-douze heures de rang sans manger ni boire. Là vous vous regardez dans les yeux, votre carotte et vous, l’air de ne pas savoir par quoi commencer… Prenez la 402, et vous penserez à nous. Seul petit sushi, pas de room service, la dame dans le téléphone du rez-de-chaussée vous explique que vous pouvez aller chercher un plateau dans la salle de petit déjeuner et le rapporter en chambre. De guerre lasse, vous emmenez votre carotte prétentieuse jusqu’à la salle maudite et vous vous attablez devant une autre baie vitrée ; vous commencez à bouffer du sable et du petit bonhomme perdu sur la plage à travers les vitres crasseuses, ça peut séduire. Et dans la salle c’est le début de la déprime : moyenne d’âge de vos commensaux autour de 70 balais ; ça bouffe beaucoup, ça parle peu ou ça s’engueule, tous ces vieux couples, ça s’épie, ça vous mate. Parce que vous, vous êtes amoureux, vous vous embrassez, vous riez niaisement comme des ados, vous êtes heureux et ça emmerde les gens.
Et c’est seulement le dernier jour, en redescendant à votre chambre que vous comprenez que, du cinquième au quatrième, un plateau, ce n’était pas la mort.




Toutes les saloperies de restos à touristes au seuil desquels on vous raccole comme sur la place du Tertre à Montmartre vous font déserter le front de mer. Votre carotte et vous-même êtes des malins : les établissements authentiques sont tapis à l’intérieur des terres. Le Homard bleu, dans son décor de sous-préfecture des années soixante, vous tend les bras, vous vous y précipitez. La carte est alléchante. Le patron qui vient à peine de vous installer à votre table revient déjà prendre la commande. Ah mais… c’est que… Il repart la queue entre les jambes, l’air fébrile, l’œil roulant derrière le verre de lunettes, l’épaule tressautante. Tout à coup, il vous rappelle quelqu’un… oui, le maire de Trouville, clone de Raymond Queneau vieillissant ! C’est le même modèle ; à ce point, c’en est troublant. Séquence oulipienne hypra-émotionnante. Votre carotte prétentieuse et vous-même n’aviez envisagé qu’un poisson ou une douzaine d’huîtres, mais le retour de Raymond qui a dû se contenter de faire le tour du pilier central de la salle, fiche un coup de mou à votre résolution, d’autant que vous venez de constater que vous êtes seuls dans le restaurant. (Un vendredi soir… Argh, la cuisine de Raymond serait-elle infâme ?) OK, Ray, on te prend la totale, il faut que tu te calmes, que tu ouvres ton troisième chakra, que tu bosses shiatsu, que ton yin enfile ton yang avec volupté. Alleï, alleï, détends-toi, Raymond, tout va bien se passer. Et c’est parti : entrée, plat, et dessert après imposition brutale de la carte. C’est délicieux. Votre carotte fait le malin, histoire de détendre Raymond, dont les yeux fébriles enregistrent l’effort de votre chéri d’amour. Ray vous lâche des tuiles d’enfer avec le café dans un sourire contrit, il est au taquet.
Sur le trottoir, quelques minutes plus tard, vous vous demandez pourquoi vous avez atteint la limite de la gerbitude en pensant à la poésie. Ray, tu devrais court-bouillonner une bonne fois le homard bleu et rentrer à Rueil reprendre les rênes de l’Oulipo.




À Berck, on peut louer des charriottes à pédales, acheter un pull marin plein de bonnes rayures ou… se rendre au musée. Un fonds local, qui reposerait l’œil si Micheline, la bonne Micheline, sculpteur de son état, n’avait pas sévi. Micheline a dû avoir les pleins pouvoirs : ses œuvres envahissent toutes les salles à tel point que lesdites salles les vomissent à tous les coins. Ah bah oui, pourquoi ça, chères soldates ? Parce que la Micheline sévit dans la sculpture militante : elle dénonce la chimie défigurant la nature, et d’abord ces salopes de marées noires. Avec de belles couleurs : du vomi (re), du glaireux, du vaseux, du secrétionneux. Lorsque l’on sort du musée, on a qu’une envie : prendre l’air. Dans cette journée JoeDassinesque, on pourrait presque aller se baquer avec notre ami Catogan, un gars qui défie les éléments du bout du menton ; ou promener le chien derrière la dune.






Et puis non, on va prendre un verre avec sa carotte prétentieuse dans un bar du front de mer, où l’on apprend que le soir même se donne ici un mini concert. Chouette, c’est bath, céquoi ? Jazz-rock-pop-folk à la gratte. Ah ouais… Céqui ? vous demandez-vous soudain inquiet car vous avez vu sur la vitrine de l’office de tourisme l’affiche du « Concert des neveux », Bruno Brel et Gaétan Leclerc, un truc à décimer des familles qu’on croyait pas ça Dieu possib’. Oh, un jeune mec, répond le patron du bar, je ne l’ai pas vu jouer, mais il se produit avec des musicos sérieux. Très bien, on s’en frotte les mains. Et le soir, le gars arrive, fait des essais de guitare et de micro, lance une bande orchestre et joue de la gratte par-dessus. Bon. Deux morceaux, il s’arrête, va boire une bière, fumer un clope, passer un coup de fil. C’est étrange, ce concept de concert mou. Le mec revient, reprend sa guitare électrique, joue une petite demi-heure, s’arrête, entracte de vingt minutes, au comptoir on lui sert une bonne bière. Et là, ça se gâte vraiment : Léon, un plasticien local, profite de l’intermède pour présenter son travail exposé dans le bar. Léon, c’est un costadus : dix minutes montre en main de conneries hallucinées. Hop, fin du bouzin, votre carotte prétentieuse et vous, vous vous tirez à toute blinde. C’est ça ou abattre Léon et mettre un contrat sur la tête de Micheline…





Sur la route du retour, vous passez par Saint-Riquier. À l’abbaye se tient une exposition Manessier, un vrai peintre. Manessier qui a peint la baie de Somme comme personne. Vous ressortez lavés, souriants, et encore plus amoureux.







1 commentaire:

  1. JE ne sais pas si l'oulipien Perec eut été d'accord mais, pour moi, on aime ou on n'aime pas mais on ne dit pas Berck !

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Commentaires