samedi 3 novembre 2012

La vie est dure pour nous, Messire !


Quand on œuvre dans le kulturaile depuis quelques paquets d’années, on a tendance à penser qu’on exerce un beau métier avec tout plein de gensses ouverts de l’encéphale. Haie lasse, c’est un piège grossier qui nous est tendu, à nous les mineurs de fond du kulturaile.
Le Spiralwebman, très chères soldates nord-coréennes, ne parlera bien sûr ici que du terrain où il combat, laissant à d’autres guerriers massaï trépignants le soin de lancer leurs sagaies vibrionnantes dans d’autres déserts, ceux de la peinture, du cinéma, du spectacle vivant, de la musique.
L’édition est un brave protecteur qui fait marner, fessées comprises, tout un tas de petites péripatéticiennes musclées : les zoteurs.
Lorsque j’ai commencé à agiter ma pioche de zoteur sur le front de taille, au fond de la mine, j’étais animé d’une foi inébranlable (oui, oui, je sais, j’étais jeune, mais ce n’est pas la seule explication). J’avais bien vu les costards à rayures, les chaussures bicolores et les grosses bagouses à rubis de nos bienfaiteurs, mais c’était tellement caricatural que je refusais d’y croire. Et puis, à l’époque, ces barons-là savaient discourir, sourire, et lâcher aux zoteurs quelques belles images pieuses. On pouvait de loin en loin éprouver la satisfaction d’avoir un peu d’argent de poche à disposition après le paiement de son loyer.
Il advenait qu’un baron de l’édition prenne un rateau avec un livre ou un zoteur ; d’un succès apporté par un autre ouvrage il compensait l’échec, dans un mouvement très panacheux de l’écharpe blanche de soie sauvage sur l’épaule. On l’aimait pour ça, on se prosternait à ses pieds, lui léchant les bagouses avec dévotion ; on aurait pu payer la chambre sans rechigner.
Les barons ont vendu leurs maisons aux grands groupes et les contrôleurs de gestion ont remplacé les littéraires aux manettes des entreprises d’édition. Certains de ces éditeurs apparus après-guerre ont continué d’œuvrer dans le kulturaile, ouvrant des galeries de peinture dans le VIIe arrondissement de Paris, ou rédigeant le roman absolu, le roman parfait qu’aucun de leurs zoteurs n’avait été foutu de leur offrir. Alors, tandisse que nos vieux barons continuaient de donner le change, les bilans financiers et comptables se mettaient à parler plus fort, les statistiques de ventes « sortie de caisse » étaient brandies dans les réunions, les vendeurs de savonettes viendaient vendre des livres avec une gnaque démoniaque.
C’était quand tout ça ? À la louche, il y a dix ans.
En dix ans, les protecteurs ont abandonné le discours (la vérité des chiffres suffit) le sourire (pas bon pour les rides), l’image pieuse (la fessée, rien que la fessée, les zoteurs adorent ça). Le costard à rayures s’est démocratisé, la pompe bicolore est devenue hype, la bagouse à rubis génère sa propre salive.
Aujourd’hui l’édition n’entretient plus de complexes vis à vis des autres secteurs économiques. Cette vieille dame cacochyme, atrabilaire, et puant du bec licencie comme on chante du grégorien. Un « éditeur » n’hésite pas à supprimer de son programme un livre qui partait en fabrication, ou à revoir à la baisse un à-valoir sur les droits d’auteurs. Un salarié laissé sur le carreau est un type qui rebondira, rapport à ses compétences, larges, variées, nombreuses.
Un zoteur aujourd’hui n’est plus qu’une idée en l’air. André Schiffrin parlait déjà de l’édition sans éditeur (lisez ça, chères soldates des légions nord-coréennes : L’Édition sans éditeurs, La Fabrique, 1999 ; Le Contrôle de la parole, La Fabrique, 2005 ; L’Argent et les Mots, La Fabrique, 2010). Seule une poignée de zoteurs, écrivains ou faiseurs, survivra. Et encore.
Zoteurs, nous étions somme toute des ouvriers du livre, avant de muter paysans du livre (dotés de très modiques subventions) produisant à perte notre litre de lait cérébral, puis de devenir du rien, du simple rien.
Regardez, chère soldates, ce que vendent les libraires sur leurs beaux étals colorés : Cinquante nuances de Grey (E. L. James), Largo Winch, tome 18 (Van Hamme et Francq), Le Dictionnaire de Laurent Baffie (Laurent Baffie), Naruto, volume 57 (Masashi Kishimoto), Patients (Grand Corps Malade), Autre monde, tome 5 (Maxime Chattam) Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux (Bernard Debré), Prime Time. Profitez pleinement de toute votre vie (Jane Fonda)…
Il faudrait agiter un codicille au testament de Schiffrin : L’Édition sans écrivains.





Partons
Lâchons les bombes
Secouons le monde ancien qui fit ce que nous sommes et ne nous contient plus
Lâchons les bombes
Brûlons nos oripeaux
Leurs oriflammes
Soulevons le granite de nos vies
Fendons les monolithes de l’intérieur des terres
Émiettons ce passé déchiqueté par les vents
Poussières
Dessinons des plages immenses sur l’équateur
Ceinturons le monde de nos doigts écarquillés
Lâchons les bombes
Partons à la renverse
(Thierry Lefèvre, Les Minutes soudanaises. 60 poèmes d’amour express)

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