vendredi 18 janvier 2013

Les kiwis de Monsieur Kindermann


L’un de mes amis, chanceux enseignant, revient de vacances. Bord de mer, douceur, soleil. Bah non, le gars est crevé, de cette sorte de crevitude psycholarvée qui décime nos professeurs, toutes disciplines confondues.
Qu’ils enseignent le macramé plongeur ou la poterie accoustique, l’essence de la vie liquide ou la physique de l’œuf, tous sont atteints. Preux ou pou, au bout de dix ans de professorale, ils sont tous vidés comme des dindes de Noël, et ils ont eu beau serrer les fesses, ils l’ont aspiré, le petit suisse, y a qu’à voir leur face de craie. Plus de tripaille, plus d’enseigniaille ! Que peuvent-ils transmettre, ces pantins de paille ? Ils ont tout donné, on leur a tout volé. En dix piges. Recta. Et versa.
Mon pote rapplique avec sa gueule de dépression irlandaise ; lui, il a tenu vingt piges : un cador.
Ma è finita la commedia !, il ne veut plus faire gardien de troupeau.
Il rêve de voler.
Avec des kiwis.
Ça ne s’invente pas.
Là-bas, dans les contrées atlantiques, entre deux douzaines d’huîtres, il a rencontré un type qui s’était converti au kiwi. Paraît que ça pousse tout seul et qu’il y a un marché. Le gars lui en a donné des cagettes entières. Et il m’en refile une paire, qu’il dépose sur ma table de cuisine telle une offrande à un Moloch nain et anorexique.
Deux minuscules kiwis sur du bois blond, qu’il regarde avec dévotion. Les kiwis de Monsieur Kindermann. Voler avec ça…
« Ils sont petits, oui, mais sucrés ! » s’éhurle-t-il avec la joie suspecte du bipolaire débutant. Je le mate par en dessous, dubitatif de ma citadelle de l’intérieur, mi vaguement moqueur, mi vaguement inquiet, un troisième mi vaguement conquis.
Je zieute mon ami, à la tronche d’enseignant défroqué, et une antique publicité me visite la cervelle : « Ils sont petits mais costauds ! » Une pub pour les petits Pimousse de La Pie qui chante, des bonbons aux fruits qui vous collaient deux crises d’acétone au lieu d’une.
La Pie qui chante… Ça tient à pas grand-chose, les changements de vie.




C’était une nuit extraordinaire.
Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.
(Jean Giono, Que ma joie demeure)

2 commentaires:

  1. Bonjour Xav Pickup !
    OUI, la vie est décidément ...... dure sans vous, Messire !

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  2. Monsieur, comment vous dire ?

    La matinée avait plutôt bien commencé et pour ne rien vous cacher mes enfants regardaient les savoureux clips R n'B de M6 pendant que je me curais le nez. Tel un Ulysse 2.0, je feuilletais d'un doigt gras et distrait une rutilante tablette tactile lorsque soudain, je tomba sur votre blog. Mon Dieu ...ce portrait du prof en crise ...ce fut un choc , presque une épiphanie.

    Depuis, j'ai décidé de me prendre en main sans me casser le cou, et bien entendu en essayant d'être désormais le moins caligineux casse-couilles qu'il m'est possible pour les quelques élèves que l'Institution a toujours l'inconscience et l'amabilité de me confier.

    Le matin, je mange donc un kiwi. Oui. Je ne surkiffe pas le goût, mais si cela peut me permettre d'atteindre mes 45,5 annuités sans faillir, nous pourrons nous dire que votre action aura eu l'effet d'une salutaire et sociale Révélation.

    Aussi, sans vouloir abuser de votre temps, dois-je vous remercier vous et monsieur Kinder pour votre action. Il y a tant d'individus qui jouent des mots pour nous vendre une acatalepsie vermoulue. Vous, monsieur Lefèvre, on sent que vous pensez vraiment ce que vous dîtes. Des professeurs, mais pas seulement. Des hérissons morts, de Caroline Rousseau. Et des Coréens. Et ça, ça fait un bien fou !!!

    On dit souvent par ici que les constructeurs de tunnels manquent de cette foi qui déplace les montagnes au lieu de les perforer, j'avoue sans emphase que, depuis votre lecture, je me sens capable de tout, y compris du meilleur.

    Bien cordialement, et non sans gratitude,
    Michel

    p.s. Votre ami est-il toujours vivant ?

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Commentaires