mercredi 20 mars 2013

Jacky, faut pas le chauffer


Une tête de rien, un regard de vase derrière des lunettes modèle Derrick 1974 rectifié 1998, Jacky tente magret doux de rester très hype : il s’est doté d’un pick-up Dacia Logan blanc immaculé pour ses déplacements dans le bled. Be Good, l’employé communal à l’espace vert, n’irait même pas imaginer se moquer de lui du haut de sa mégatondeuse. Jacky, faut pas le chauffer.
À tout casser, 500 m séparent sa baraque de celle de sa sœur, où il se rend deux fois par jour pour rencontrer sa vieille mère pète-sec qui crèche dans la casba qui jouxte par le fond de cour celle de sa frangine. C’est comme qui dirait des life très imbriquées, une mode tribale vachtement ancrée dans la commune : ça fusionne façon l’équipe à Jacky ; plus loin, ça se déteste, façon l’équipe à Nanard le camionneur.
Vous me direz, chères soldates des légions nord-coréennes, mais un Jacky comme ça, de quoi ça peut bien vivre pour être aussi mobile dans son pick-up miniature Norev, hein, de quoi ?… Longue maladie, mes chéries, longue maladie. Il a tellement la tête près du bonnet que son employeur, une grosse boîte, ne veut plus le revoir dans ses murs. Sa femme aussi le trouve trop vigoureux, le gars Jacky, elle est bien contente de le voir jarreter ses ruines pour squatter la tribu première. Ouais, Jacky, faut pas le chauffer.
Surtout en ce moment, rapport à la montée de sève et à une fin d’année difficile. Pensez, très chères soldates, un chasseur de sangliers comme le Jacky, c’est du brutal. Il suffit d’une surdose de Vieux-Papes, une sorte de velours de l’estomac, pour qu’il parte en free style. Ou d’un drame personnel… Imaginez : « J’ai perdu mon meilleur chien le 23 décembre, et après mon beau-père, on l’a enterré le 6 janvier. » Faut pas le chauffer, Jacky.
Les voisins ont entendu hurler une nuit. Dans les cours de l’équipe à Jacky. Des cris de femme. Sa mère ? Sa sœur ? Ça s’est tu au bout d’un moment.
Le lendemain, tout avait repris son cours, le banc de scie du beau-frère de Jacky avait relancé sa chanson ; Jacky se montrait ni plus ni moins nerveux que d’habitude. Mais sur les trottoirs, les membres du conseil municipal rasaient les murs, se souvenant soudain qu’il les avait tous menacés de mort parce qu’il n’avait pas été réélu.
Ouais, Jacky, faut pas le chauffer.




Nous restions immobiles, livides, dans l’attente d’un événement affreux, l’oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous !
(Guy de Maupassant, Le Horla)

1 commentaire:

  1. Titi,
    Tes petites vignettes votives sont attendues comme pain béni ; en ce moment tu nous combles !
    Ne change rien et surtout garde-nous de ton Jacky.
    C'est extra, mais ceci dit, je m'inquiète un peu : tu ne connais aucun Jacky, j'espère ? C'est pas un con de beauf qui te terrorrise ? hum ? J'ai des copain basques qui connaissent des corses... on peu tenter de convaincre ton bourreau de te lâcher la grappe... s'il y avait un chouïa d'auto-fiction, bien sûre.

    Ha, ha, ha... Ché d'embrazeux... Vieille biloute, et merci pour cette régalade.

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Commentaires