mercredi 27 mars 2013

L'heure du daguet


C’est l’heure du daguet, du chevreuil et des faisans. L’heure pas franche du collier où les animaux craintifs se tiennent en lisière. L’hiver refuse de mourir, enfermé par les troncs blancs des bouleaux.
C’est l’heure du chagrin irraisonné, des peurs enfantines, des coups sourds. Tout se fait vertical dans le paysage, sous un ciel immense. Ni chien courant, ni loup errant sur la route défoncée. Les saules froncent le sourcil, figeant ainsi les sentiments humides. Du haut de son piquet de clôture, une buse variable dévore le vide. Les lampes s’allument aux fenêtres des villages.
C’est l’heure des vieux, celle où les enfants meurent. L’heure de la traite des vaches, des bruits de succion et de moteur. Les voitures rentrent du boulot et se garent sous l’abri. Des hommes enfilent des mules de cuir, allument le feu dans l’insert, se servent un verre.
C’est l’heure des herbes sèches, des nuages lourds, des couleurs fantastiques. L’heure des roses, des fauves, des gris, des violets, de la montée du noir. Le silence se forge une épaisseur, l’eau devient glaciale.
C’est l’heure de la bruyère raccornie, de la pierre lisse, du sable dense. L’heure de la patrouille, des travaux de conformité, de l’établissement des règles. L’heure du changement de ton. Le velours sombre lie-de-vin, le coton froisse, la laine sent la fumée.
C’est l’heure des superstitions, des rituels de misère, des règlements de compte. L’heure des petits matériaux, du tabac froid, des baisers furtifs. Des pas montent et descendent l’escalier.
C’est l’heure de l’élan retrouvé, de la boîte de vitesse, des lumières bleues et rouges des tableaux de bord. Musique embarquée. Fusées.




Invente perpétuellement le feu
L’air la terre et l’eau
Sont des enfants
(Paul Éluard, Les Mains libres)

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