samedi 25 mai 2013

Des acouphènes et de la vulgarité moderne


N’importe quel crétin disposant d’un lexique de cinquante mots peut vous appeler au téléphone et déblatérer une indigente litanie commerciale que vous vous abstiendrez d’interrompre : le mec vous rappelle et vous injurie. Cet abruti inculte n’a pas été prévenu que le marketing téléphonique était inefficace, ridicule et violent depuis une bonne vingtaine d’années. En loutre, il s’en tape ; il est payé au nombre de signes typographiques crachés dans votre oreille via l’hygiaphone.
Cela pourrait s’avérer supportable à petites doses, mais aujourd’hui il faut bien occuper des millions de chômeurs : on leur procure des boulots pervers vidés de toute substance, et qui sait, ils finiront peut-être par placer un double vitrage, des panneaux solaires ou une box internet sur la journée. Ils sont si nombreux à appeler que j’en arrive à ne plus raccrocher ; j’ai choisi d’occuper moi-même ma ligne.
Cela pourrait s’avérer supportable si les relations de travail n’étaient pas elles aussi à l’image de ces coups de fil acérés. Plus aucune discussion n’est possible entre un donneur d’ordre (dans ta gueule) et l’aboyé en train de creuser au fond de la mine. Dans la vie, il y a ceux qui tiennent un flingue et ceux qui creusent ; les relations professionnelles, sociales, culturelles, familiales, affectives en sont là. Jour après jour, nous nous enfonçons un peu plus dans un monde de tueurs.
Cela pourrait s’avérer supportable si on ne se faisait pas flinguer à chaque carrefour. Les courriers polis demeurent lettre morte, la voiture qui vous croise sur la route est une bombe à retardement, votre voisin est prêt à vous dénoncer au fisc ou à la brigade de contrôle des rêves interdits, votre patron ne vous salue plus, votre chien vous bouffe la main.
Bruits parasites, silences assourdissants, messages anonymes, cris, insultes ne sont que quelques-uns des traits les plus saillants de la nouvelle vulgarité. On pourrait, un jour où l’on est mal luné, ajouter l’inculture généralisée, la faillite de l’éducation, la corruption des « élites », l’abandon de la langue, l’autisme des intellectuels, la prostitution des politiques, l’indécence des économistes et des financiers, la bouillie télévisuelle, le vide sidéral de l’internet.
Et cette nouvelle vulgarité est prépubère. Imaginez, chères soldates des légions nord-coréennes, imaginez un seul instant la crise d’adolescence qu’elle nous prépare…
Un jour où l’on est mal luné, on pourrait… on pourrait sentir son corps bleuir sous ces rafales de coups.






Ah ! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton ; le lion a dévoré le buffle aux cornes aiguës ; l’homme a tué le lion avec la flèche, avec le glaive, avec la poudre ; mais le Horla va faire de l’homme ce que nous avons fait du cheval et du bœuf : sa chose, son serviteur et sa nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous !
(Guy de Maupassant, Le Horla)

1 commentaire:

  1. Oui, c'est là tout le problème. Je viens ici pour la première fois (lien communiqué par ma bibliothécaire préférée). J'apprécie.

    RépondreSupprimer

Commentaires