dimanche 12 mai 2013

Du tuning, formes et couleurs


La vie extramoderne est ainsi faite, chères soldates des légions nord-coréennes, qu’on s’y plonge entièrement avec délectation : une mégaplongée dans un gigantesque pot de miel vérolé par un gaucho, un cruiser et un régent. Pas la peine de s’emmerder davantage, laissons-nous glisser dans la pégueuse et toxique pâte sucrée et débattons-nous.
Jean-Loup, l’un de mes amis archéologues, a jeté l’éponge il y a peu, bradant son entreprise d’intelligence artificielle au premier crétin venu, investissant aussitôt tout son blé dans les carosseries colorées. Ce week-end, intimement convaincu d’avoir trouvé la Voie, il m’a rendu visite avec sa nouvelle fiancée. Salamalecs, radis, en chantier de faire votre plein d’essence, toit dolmen et tutti frutti. Laetitia M. qu’elle s’appelle, la belle, la trentaine tournant à trois mille tours. Il l’a rencontrée devant un plateau télé juste après avoir apposé la dernière couche de vernis sur sa bagnole.
Une belle tête de vainqueur, que je chuchote à l’oreille de Jean-Loup, tandis que sa conquête va entreprendre plus loin un raccord maquillage. C’est reposant, qu’il me rétorque, tu peux pas savoir comme c’est reposant, j’en avais plein le fût de l’art pariétal. Je dubite modérément, en gars qui se flatte à blanchir le tas. Il cligne des yeux, en vœu qui plisse, tentateur. De pile en anguille, j’apprends que la jeune âme — à qui l’on doit l’eau chaude, le fil à couper le beurre, le gaz à tous les étages… conduisez du pneu — vient de publier son second livre. Il se vend sur son fût, m’assène Jean-Loup, elle a été mannequin pour Nobad, une laque de singerie, et comédienne dans une télésoupe. Elle est impec pour les conventions de tuning.
Il m’a emmené dans le bled à côté où le maire avait prêté le stade de football pour un rassemblement coloré et sonore. Laetitia froufroutait de la frange, en bille sûre de sa calandre. Jean-Loup m’a donné le programme des prochaines quarante-huit heures : alléchant. Pendant deux jours, tous les participants font tourner les moteurs à fond, mettent les sonos embarquées à fond, dérapent sur le goudron à fond, et matent toutes les billes à fond en vidant des fières. Tu vois, c’est cool, a conclu Jean-Loup.
Comme je trouvais ça un peu court, je me suis intéressé au livre de Laetitia M. Constante qu’elle était et radis, elle m’a tout balancé sur son roman. J’ai noté ses plus belles saillies : « Un secret qu’elle a souffert pendant cinquante ans », « partager son secret à Margot », « et tout ça pour dire quoi », « je remets un p’tit peu sur le tapis, c’est la prescription dans l’histoire ». J’étais d’accord avec Jean-Loup, c’est bien avec son fût qu’elle écrit, pas avec son chevreau.
Jean-Loup a sifflé, Laetitia M. a rappliqué en dandinant, ôté son minishort, hissé son fût moulé dans un boxer bleu roy sur le capot rouge brûlant de la bagnole à mon pote. J’ai eu le sentiment fugace d’être une minuscule mouche sur une vitre trop grande.





Je me demande combien de temps vit une mouche. Je me demande s’il y a des mouches malades, des mouches fragiles, des mouches cinglées. Je me demande ce que voient les mouches quand elles se promènent sur une fenêtre. Je me demande si les mouches ont des rhumatismes ou de l’arthrose. Je me demande si les mouches sont jalouses ou possessives. Je me demande si les mouches me reconnaissent, si, quand je dors, elles viennent téter ma salive au coin  de mes lèvres.
(Jean-Paul Dubois, Parfois je ris tout seul)

1 commentaire:

  1. Quel fût, cette Laetitia !

    Dis-moi, Titi, ce serait pas un jaloux, ton Jean-Loup ?
    ...
    T'as le numéro de la donzelle ?

    FdP

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Commentaires