mercredi 8 mai 2013

La vie des blaireaux


La littérature jeunesse n’est pas une sous-littérature : elle offre autant de bouses infâmes sur les tables des librairies que la littérature vieillesse — la littérature dite générale. Et autant d’œuvres littéraires.
À la réflexion, mais on me dira de parti pris, je pourrais dire au doigt mouillé qu’elle offre même un poil moins de merdes insanes et un poil plus de livres incontournables. Le doigt mouillé dans l’affaire, au risque de leur déplaire, est tricoté par les prescripteurs et les lecteurs.
En jeunesse, il est beaucoup plus difficile de publier de mauvais livres ; tout le secteur se lève comme un seul homme, pèse, évalue, et tranche, sans repentir. De la bibliothécaire — ici, le féminin l’emporte largement sur le masculin — à l’enseignant, du blogueur au libraire spécialisé, du critique professionnel au lecteur. Et c’est lui qui fait vraiment la différence.
Le lecteur de 8, 12 ou 15 ans ne vous loupe jamais. Si votre livre lui tombe des mains, il le referme une fois pour toutes. En littérature vieillesse, des atermoiements sont possibles : le lecteur adulte est capable de donner 20, 30 ou 50 pages au roman pour le voir vraiment démarrer. En jeunesse, cela se compte en lignes. En vieillesse, on parvient au bout en se disant que le truc est moyen — on n’oserait pas penser médiocre — et que… En jeunesse, le lecteur n’a aucun état d’âme de la sorte.
Étrangement, les auteurs vieillesse refusent de considérer la littérature jeunesse : elle n’existe pas à leurs yeux. Jusqu’au moment où leur carrière finissante et la baisse drastique de leurs droits d’auteur les font se pencher sur le secteur le plus rentable de l’édition française avec la BD. Ah bah, merdre, les gars qu’existent pas ils vendent quand même à 100, 200 ou 300 000 exemplaires comme qui rigole ; tiens, si on se refaisait une virginité par-là, hein, et accessoirement un peu de blé… Ces fins stratèges débarquent avec leur notoriété, discutent les droits (inférieurs de moitié en jeunesse), exigent des à-valoir conséquents et pourrissent tout le secteur avec le concours complaisant des auteurs étrangers (certains), de leurs agents, des éditeurs (re-certains).
Et cette littérature jeunesse si peu reconnue hier (Bernard Pivot la méprisait), si peu reconnue aujourd’hui (quand François Busnel se risquera-t-il à inviter régulièrement des romanciers jeunesse au côté de leurs confrères vieillesse ?) produit des chefs-d’œuvre que les lecteurs adultes peuvent lire avec plaisir.
Que les auteurs vieillesse feraient bien d’ouvrir ; certains y apprendraient sans doute leur métier.




Mais après tout, certains disent que les plus belles histoires d’amour sont celles qu’on n’a pas eu le temps de vivre. Peut-être alors que les baisers qu’on ne reçoit pas sont aussi les plus intenses.
(Guillaume Musso, Que serais-je sans toi ?)

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