mardi 28 mai 2013

Plein soleil


Le banc de scie s’est tu, la tondeuse l’a remplacé. Elle tourne, bruit lancinant dans l’espace, et ratiboise la folle verdure grassement nourrie par les pluies devenues pérennes. Dans l’air, l’urgence s’installe, comme une plaque métallique sortie du laminoir. L’urgence de rendre les pelouses présentables, de profiter de la seule journée de soleil offerte par les services officiels de la météorologie. Les jardins désertés hier sont envahis aujourd’hui de types assis sur leurs véhicules de coupe, casque antibruit orange sur les oreilles, casquette de baise-boule verte sur la tonsure. Des gars playmobil qui pensent à rien, avancent, bande après bande, sur un tapis sans motif. Dans les vapeurs d’essence et d’huile des machines, le parfum de l’herbe tondue ras, au pied de l’humidité sourde, leur parvient à peine. Les dix-huit degrés centigrades généreusement octroyés (ressenti seize) suffisent à tremper la casquette, de la sueur magnanime s’écoule maigrement le long du cou épais. C’est ça, plus que la moquette vert nickel, qui procure le sentiment du devoir accompli. Une bière pas trop fraîche, une clope roulée d’une main sur la cuisse, un sourire en dedans : dans les jardins, ça sent l’exceptionnel missionnaire du soir.




Je ne sais pas pourquoi mais quelque chose me dit tout à coup que je vais être heureux, que la vie m’a à la bonne, qu’elle va glisser sur moi comme des bas sur tes jambes.
(Jean-Paul Dubois, Parfois je ris tout seul)

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