mardi 29 avril 2014

Si ça se trouve


Coiffé comme un dessous de bras, piquant, acide et sucré, rond, lourd en main, plus mûr qu’on ne le perçoit au premier abord, toujours capable de prendre l’avion pour un vol longue distance, doué d’un fort pouvoir d’inertie, je me suis senti ce matin complètement, totalement, délibérément ananas. Je suis ananas. Je ne saurais mieux dire. Je suis devenu ananas comme d’autres se métamorphosent en cloportes. Je suis ananas, l’essence même de l’ananas. Je n’y peux rien, c’est comme ça. Ce n’est pas désagréable, et c’est tout à fait indolore. Un mouvement soudain sans séquelles, sans mémoire de ce qui précède ou si peu — juste de quoi évoquer un avant-ananas et un maintenant-ananas. Je suis inscrit désormais dans le temps-ananas, dans l’espace-ananas. J’ai changé de monde et c’est bien ; comme un rescapé de l’enfer qui en reviendrait transformé mais disposerait de peu d’éléments pour témoigner. Je n’ai plus à me soucier de l’avenir ; je sais que je finirai en tranches ou en cubes, ça me convient parfaitement. Et quand je pense au jaune de ma pulpe devant le miroir de la salle de bains, j’éprouve comme un élan d’enthousiasme : si ça se trouve, je suis un ananas chinois.




« Bien qu’habitué à ne pas manifester ses émotions, car rien n’est plus contraire aux règles du haut dandysme que de se reconnaître, par la surprise ou l’admiration, inférieur à quelque chose, le jeune seigneur ne put retenir un oh ! prolongé, et modulé de la façon la plus britannique. »
(Théophile Gautier, Le Roman de la momie)

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