mercredi 2 juillet 2014

J'ai un ami pauvre


C’est une affaire de standing : en avançant en âge, il est conseillé d’avoir un ami pauvre. Ça tombe bien, je m’en suis dégotté un au petit poil. Un gars très, très pauvre, une sorte de loser pathétique qui foire vraiment en beauté sa fin de vie. Le mec a tout eu : fric, gonzesses, pouvoir, job en or. Pendant trente bonnes années, c’était le roi de la manipulation qui infiltrait tous les réseaux qui comptent avant que ceux-là s’abaissent à être sociaux. Il faisait tellement de mal autour de lui que certains esprits simples le surnommaient Jo le Harceleur. Il en a maté du monde dans les boîtes où il turbinait tout en haut de la pyramide alimentaire ; sa voie était pavée de cadavres, tous ceux qui lui baisaient les mains pendant qu’il les entubait.
Et puis un jour tout à fait ordinaire — lui-même ne s’explique pas le phénomène —, peut-être à force de se repoudrer le nez et d’avaler la part des anges, il a eu comme des vapeurs ; il a annoncé tout à trac à sa douce moitié, qu’il cocufiait depuis le lendemain de leur mariage, qu’il la quittait parce qu’elle était désespérante. Adieu le coupé cabriolet mis au nom de Madame pour des raisons fiscales, adieu le duplex dans les Hauts-de-Seine, adieu les lardons qu’il n’avait jamais pu blairer. Il était libre, enfin seul, on allait voir ce qu’on allait voir…
C’était sans compter la perfidie de Madame,  la fourberie de Madame,  la vénalité de Madame,  le carnet d’adresses de Madame,  le fort pouvoir de nuisance d’une femme qui se sent bafouée. Mais de tout cela, Joseph n’en avait pas la mesure. Perdant son boulot rapidement, il bouffa ses indemnités en compagnie de semi-professionnelles qui lui donnèrent un temps l’illusion d’avoir perdu ses cheveux blancs. Il vendit ses biens les uns après les autres : ses parkings, son studio, sa montre Sarkozy, et même quelques bijoux volés à Madame. Il voyagea loin, toujours accompagné, pour se donner une contenance.
Il lui fallut admettre après avoir chanté un très long été qu’il ne savait pas danser. Inscription à Pôle Emploi auprès d’une péronelle de vingt-cinq ans qu’il n’eut même pas envie de sauter, dossier de RSA, demande d’allocation logement pour sa masure à la cambrousse, vente de la vieille 205 Peugeot pour une Mobylette, et ravitaillement exclusivement réservé aux cubis de cinq litres de vin de pays et aux bouteilles géantes de sous-marques de pastis.
J’ai connu Jo en le renversant alors que sa mob titubait sur le chemin vicinal. Rien de grave, tout s’est arrangé autour d’un de ces apéros de campagne où les tapeurs dans la gourde ne dévissent pas avant le lever de soleil du jour suivant. J’ai tenté de le rassurer : la vie n’était pas finie, il devait avoir des projets, à la campagne on bouffe pour rien. Ce genre d’argumentation débile que je m’étais servi aux heures les plus noires. « 499 euros de RSA, me répétait-il en boucle, comment veux-tu que je m’en sorte ? Rien qu’en pinard, j’en claque au moins la moitié chaque mois. Ajoute la flotte, l’électricité, le chauffage, le tabac, quatre grilles de loto par semaine… » Je voyais parfaitement ce qu’il voulait dire. Nous sommes devenus amis, à la vie à la mort, du jour au lendemain, les doigts dans le nez, assis dans un fauteuil.
Jo et moi, on a uni nos pauvritudes. Il a lâché sa baraque et se construit une cabane en bois sur la pradelle. Il s’occupe de mon jardin pour lequel je ne suis pas très doué, et qu’il arrose avec les cinq cents litres de flotte que je remonte du puits tous les deux jours. On mutualise nos déplacements comme on dit dans les villes : tous deux sur la mob en route pour le Super U. On réserve ma bagnole avec son demi-plein d’essence pour un beau projet commun : un casse au Crédit Agricole du bled voisin. Parce que moi, le RSA, je ne vais pas pouvoir… Vous avez déjà essayé de vivre avec 499 euros par mois ? Franchement… ? Essayez de vous représenter concrètement ce que vous pouvez faire avec une telle somme… Là, maintenant, vous voyez… ?




« Diriez-vous que vous êtes intrépide ? »
(Padgett Powell, Le Mode interrogatif)

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