mercredi 10 septembre 2014

Hosanna


As-tu déjà essayé de vivre de rien ? De revenir à la cueillette, aux traces ? De mépriser les instruments inutiles, les outils rouillés ? Les chaussures percées pour aller pieds nus, les fonds de bouteille ? Où est l’air, où est l’eau, dans ces fanges aux frontières indécises ? Où est la vie ? Tu t’abîmes, faute de mieux. Tu t’essouffles, tu tousses, tu craches, tu raccourcis tes pas. Tu lèves encore le nez, tu écarquilles les yeux au point d’en avoir mal, mais l’herbe sèche, mais le caillou lève. Tu t’écorches, tu t’agaces toi-même, tu sens la putréfaction à l’œuvre ; les buses demeurent invariables. Tu te saoules, faute de mieux. Ta vie est un cendrier plein, et tu te forces à vomir. Tu emmerdes ton prochain parce que tu le juges lointain, tu piques des colères comme on frappe un bovin. Tu signes les fins de saison comme on passe une commande. Tu pisses là où tu as vomi en espérant que quelque chose pousse. Tu me dégoûtes. Tes attentes me dégoûtent. Ta bière est tiède, ton vin mauvais.
As-tu déjà essayé de vivre de rien ? De la glaise et de la pierre, des ressources cachées ? De ton nez tes doigts extirpent un iris mauve, un pissenlit doré, un muflier. Tu pues la bouse. Tu deviens rippeur de ta propre vie et tu n’en prends pas la mesure. Tu bois comme on meurt, par dégoût du vivant. Tu possèdes des dizaines d’épitaphes comme d’autres des assurances sur la mort. Mais ce monde-là s’en branle, sans jouissance ; il s’agit juste d’une fonction moderne et contemporaine, contemporaine et furieusement moderne.
As-tu déjà essayé de vivre de rien ? D’effacer une ardoise ? De plonger tes deux belles mains dans le fumier du monde ? As-tu déjà essayé de chier sur ton passé, entre deux voitures ? T’es-tu déjà penché avec délectation sur le jus courant dans le caniveau ? Tu manges tes boîtes de bière, le verre pilé de tes flacons de sommeil. Mais tu n’y es pas, tu n’es pas là, tu es encore loin de tout, loin des cris des corneilles et des aboiements des chiens. La résurrection n’est pas pour toi, pas aujourd’hui. Vas-y, vis de rien, abstiens-toi, oublie-toi, succombe ! Pars en arrière dans le ciel azur, abaisse tes paupières, tu ne sers à rien, définitivement à rien. Hosanna au plus haut des cieux.




« Je me suis réveillé. Il faisait jour. J’étais dans un endroit bizarre et propre, meublé de deux lits, de rideaux, plus la télé et une baignoire. Dehors, il y avait de la neige et de la glace. J’ai fermé la porte et inspecté les lieux. Je ne voyais pas d’explication. J’avais une gueule de bois du tonnerre et me sentais déprimé. »
(Charles Bukowski, Women)

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