dimanche 15 février 2015

Rendez-vous en terre inconnue


Freddy-les-doigts-de-fée surgit la queue basse, la mine chafouine, la couperose bien allumée, la bouche de travers. Il frappe à la porte tout en la poussant et demande en gueulant si y a du monde… Il s’installe sur le tabouret de traite devant la cheminée et perd ses yeux dans les flammes. Freddy-les-doigts-de-fée, c’est un cousin éloigné de mon ami Jo le Harceleur. Pauvre de 1re classe, Freddy-les-doigts-de-fée n’a pas tout raté dans sa vie, il a réussi à conserver une demi-baraque en dur à deux jets de pierre de la mienne, dans le bled de Goupil-Mains-rouges (son ex-pétasse officielle lui dispute l’autre moitié dans un divorce particulièrement acéré). Je n’ai pas vu Freddy-les-doigts-de-fée  depuis la cérémonie aux anciens combattus devant le monument aux morts ; il a le truc pour se manifester juste avant les fêtes, durant les fêtes, juste après les fêtes, une manie de dépressif irlandais. Je m’enquiers de la santé fluctuante de Tatie Danielle, sa chatte épileptique. Elle est pas morte au moins… Non, que me répond le bourru, manquerait plus que ça… Sa vieille chatte mitée de quinze ans d’âge lui a toujours servi de béquille. Le jour où elle canera, Freddy-les-doigts-de-fée la suivra aussitôt dans la fosse commune. Koikinya, que j’y fais, tu veux un kawa ? Il feule telle Tatie Danielle avant de convulser, comme s’il avait décroché un contrat de soirée musette. Tu veux ma mort ou bien ? qu’il me rétorque l’œil éteint.  Mordel de berde, j’ai pas de bol avec mes amis pauvres, ils sont de plus en plus chiants.
Je danse d’une main sur l’autre, je tergiverse dans le vide. T’as du riz ? qu’il murmure à la souche de chêne qui peine à cramer. Du chocolat ? Des bananes ? Je ne le savais pas adepte de la cuisine foutraque… T’as la foi qui lâche ? que j’y demande, une attaque de vésicule ?… attends, j’ai un reste de radis noir, ça purge bien… Du riz, qu’il s’entête, donne-moi du riz, j’en ai plus.
Je mets l’eau à chauffer, il me raconte ses malheurs. Tout a commencé le 12 novembre, à l’aube. Après ses trois bols de café habituels et ses six clopes, il emmène Cioran et L’Ami des jardins faire leur petit tour dans son cabinet de philosophie. À peine a-t-il eu le temps de parcourir quelques pages du Précis de décomposition, qu’il entend un craquement sinistre sous son trône. Il écarte les genoux : l’une des dalles de grès cérame du sol vient de se fendre en deux, Freddy-les-doigts-de-fée commence par se marrer ; Cioran est décidément très fort. Il plonge alors dans la rubrique « jardiner avec la lune » de son magazine favori quand le dieu du chaos pointe son doigt crochu sur le crâne de Freddy-les-doigts-de-fée. Dans un fracas assourdissant, selon lui, toutes les dalles pètent ensemble, et siège et monarque de s’enfoncer de vingt centimètres dans le sol.
J’étais en train d’égoutter le riz thaï, je me suis presque brûlé de suspendre mon mouvement. Freddy-les-doigts-de-fée avait manifestement fondu un gros fusible. Mais non, éructe-t-il devant mon sourire circonspect, le carrelage collé sur une plaque d’OSB, elle-même posée sur le sable, l’ensemble censé isoler de la terre battue, avait succombé à des années d’humidité. Le bois était pourri, rongé par les bêtes immondes qui peuplaient les catacombes de la salle-d’eau ; à l’en croire il avait même surpris sous ses pieds une salamandre en pleine hibernation.
Il se met à dévorer le bol de riz nature que je viens de lui servir tel un converti les versets de la sourate des fourmis, nécessité chez lui d’obturer un orifice. Mais on a passé la saint Valentin, remarqué-je tandis qu’il enfourne son bouchon en kit, tu n’as pas réparé ton chiotte ? Ben non, pas de ronds, pas de ciment, pas de carrelage. Quand même, fais-je devant tant de mauvaise foi, un sac de ciment, ça coûte que dalle. C’est pas faux, mais faire une brouette de colle sous la flotte et tirer une dalle sans chauffage, tu vois le tableau ? Même en bouffant du riz depuis quatre mois, tu dois bien de temps en temps… Plus souvent qu’il ne faudrait : s’accroupir sous les branches de l’oranger du Mexique au fond du jardin les jours sans vent, sans pluie, sans neige, sans froid, tu les comptes sur les doigts de la main. Là, je voyais bien le tableau. Le pire, reprend-il, en se fourrant une nouvelle cuiller de riz dans le bec, c’est que tu ne peux plus recevoir de visiteurs, je me vois mal leur filer un seau ou les convaincre d’aller gambader dans la neige. Et le pire du pire, c’est que tu ne peux plus lire.
Que répondre ? Je lui propose de venir aussi souvent qu’il le désire bouffer du riz et s’en défaire. Il me lâche un demi-sourire. Quand t’es pauvre, conclut Freddy-les-doigts-de-fée en me tendant son bol vide, tu révises ta géométrie dans l’espace, ta vie devient chaque jour un nouveau rendez-vous en terre inconnue.
Je l’ai laissé sortir, le ventre tendu, puis j’ai filé vérifier la stabilité de mon carrelage : est-ce que, par capillarité intrinsèque, je n’allais pas à mon tour discuter avec une salamandre ?






« Jamais minéralogistes ne s’étaient rencontrés dans des circonstances aussi merveilleuses pour étudier la nature sur place. Ce que la sonde, machine intelligente et brutale, ne pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne, nous allions l’étudier de nos yeux et le toucher de nos mains. »
(Jules Verne, Voyage au centre de la Terre)

1 commentaire:

  1. Misère, misère, c'est toujours sur les pauvres gens que tu t'acharnes obstinément.

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Commentaires