lundi 5 octobre 2015

Un paysage flou

Après avoir enfoui sa boîte à manger dans la sacoche en skaï, Gustave enfourchait son Vélosolex et gagnait le dépôt des Chemins de fer pour l’embauche. L’été, il apercevait les premiers chevreuils en lisière de bois, et l’herbe des fossés fraîchement coupée lui emplissait les narines d’un parfum entêtant. En automne, il prenait la petite route longeant le canal, qui rallongeait son itinéraire mais lui offrait une palette de couleurs qui le faisait se sentir terriblement vivant. Depuis sa chute sur une plaque de verglas, il remisait sa machine à la mauvaise saison ; c’est Edmond qui venait le chercher en 2 CV, le trajet, silencieux, ne durait que le temps d’une boyard maïs — Edmond était un taiseux et Gustave un rêveur qui se contentait d’un paysage flou à travers le pare-brise de la Citroën. Un frais matin de printemps ourlé de gelée blanche, Gustave voulut éviter une compagnie de perdreaux trottinant en désordre sur le goudron. Le Solex chassa et Gustave se fracassa le crâne dans une descente qu’il connaissait par cœur. Sa salade de macaronis s’éparpilla sur la route telle une de ces constellations qu'il ne savait pas nommer. La veille, son fils, que les gens du quartier surnommaient l’Ingénieur, lui annonçait dans une lettre qu’il ne pouvait pas rentrer pour visiter sa mère à l’hôpital ; trop occupé par un forage dans les sables du Sahara, il viendrait pour l’enterrement. Les années 1960 commençaient.





« En tant que pope de l’église de Moldavie, patriarcat de Moscou, le père Païssii refusa de célébrer le service funéraire du défunt.
Mais en tant que pope de l’église de Bessarabie, patriarcat de Roumanie (qui rejetait catégoriquement toute relation avec l’Église de Moldavie), il officia volontiers. »
(Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie)

1 commentaire:

  1. 'tain, t'es revenu !
    Tu es donc encore vivante, vieille crapule !
    Ouf, ne refais jamais ça !
    Tu étais donc en train de forer dans le Sahara ? Fais gaffe quand même car par là-bas, je crois qu'il y a des endroits bourrés de mecs passablement énervés... Surtout reste bien planqué dans la deuch !

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Commentaires