jeudi 31 décembre 2015

Fleur de souci

Mon vieux Bill qui pue de la gueule s’est invité pour réveillonner avec moi. Ce n’est pas l’attachement aux traditions qui le motive mais cette peur panique des très, très pauvres de se retrouver seul pour la bascule vers la nouvelle année qui l’angoisse. Faut dire qu’il a sa dose de 2015 ; que des emmerdes : un étron mou couleur blouge avec une fleur de souci fichée en plein milieu qui vous fait regarder les clébards avec du soleil plein les yeux. Il touche le RSA, façon de parler : RSA, revenu (513,24 €) de solidarité (mon cul, comme dirait Zazie — pas la chanteuse, l’héroïne de Queneau) active (on se fout de la gueule de qui ?). Qu’est-ce qu’il touche, mon vieux Bill ? Les étoiles ?
Mon vieux Bill s’est pointé, chevauchant sa vieille mob orange qui fume à force de pomper de la margarine aux omégas 6. Une bouteille de pif, du blanc, du jurançon sec piqué au supermarché, un calendos élevé sous la mère et une bûche de châtaignier (pour le poêle ; ni lui ni moi ne sommes portés sur les desserts) dans les bras. Embrassades, c’est de saison. Et puis, surtout, Bill chialait, et les mecs qui pleurent, ça m’a toujours ému. Il est vrai que de mon côté les finances sont meilleures. Que du black à vendre mon sperme à des instituts d’élevage limousin ou à jouer au gigolo auprès de baronnes décaties, héritières des plus grandes marques nationales de cognac.
J’ai assis mon vieux Bill devant le poêle et lui ai offert six des douze huîtres qui formaient ma farandole réveillonnesque. Il a séché ses larmes avant la fin du jurançon. J’ai sorti le riesling et on s’est touché la queue, mollement, par politesse, sans trop y croire. Le poêle ronronnait. Mon vieux Bill oubliait au fond de son verre l’ampleur du marasme qui l’assaillait, tandis que je m’interrogeais sur la suite à donner avec madame Hennessy, la demoiselle Martell, les sœurs Rémy-Martin et le fils Courvoisier.
Mon vieux Bill s’est laissé allé aux confidences : il avait oublié pourquoi il avait débarqué dans ma turne et était persuadé d’avoir égaré ses couilles. Pour ces dernières, je l’ai rassuré, rapport au palpage apéritif. Quant au reste, je m’en branlais. J’avais pitié de lui, même si je faisais tout pour ne pas le laisser paraître. Dans son cas, les 513 euros n’étaient rien, tout se jouait sur les 24 centimes ; c’était son épargne : tous les quatre mois de RSA il s’offrait une baguette aux céréales… Nous bûmes, nous pétâmes et nous cherchâmes d’un œil perçant à lire notre avenir immédiat dans les braises. Nous rîmes sans raison. Il jura devant le feu qu’il écrirait à notre présipautend, irait engueuler notre député et déchiquetterait le contrôleur de la CAF qui lui flanquait un contrôle pour avoir omis de déclarer dans son dernier bulletin de ressources trimestrielles les 27 euros amassés à la force du poignet sur son LEP. Je caressais la joue de mon vieux Bill, toute rugueuse sous les épreuves et l’eczéma de la précaritude, et lui servis un vieux banyuls qui traînait dans le buffet pourri de mon ex. Nous rôtâmes. Nous sourîmes à des anges aux abonnés absents.
Je pris la main de mon vieux Bill dans la mienne et lui jurais que 2016 ne serait que meilleure. On ne pouvait donner de nom à la merde qui avait coloré 2015, mais, assurément, 2016 serait l’année de la baise. Question de rime.




« Il emprunta l’étroite jetée de planches qui menait au plongeoir, enleva ses lunettes et les posa au pied de l’échelle. Puis, à moitié aveugle, il monta sur le plongeoir. »
(Philip Roth, Némésis)

2 commentaires:

  1. Je te conseille d’immédiatement «prendre langue» avec le fils Courvoisier ; ouais, en fait il s’agit du Vicomte Adalbert de Courvoisier, le neveu de Madame de Gaillardon, elle-même cousine de la princesse de Laumes, future duchesse de Guermantes.
    Si çà c’est pas du pedigree de première bourre, mon vieux gars ? ! …
    Non, ch’te précisse tout ça juste au cas où tu aurais préféré que ta «question de rime» se terminât dans une baignoire remplie de Napoléon Fine Champagne.
    Bref, j’espère que tu auras maintenant compris où se trouve ton devoir…

    Cela étant, pour 2016, je vous souhaite, au vieux Bill et tézigue, que le cul vous pèle et que le diable vous patafiole.

    F@P

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  2. C'est beau comme un réveillon, merci.

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Commentaires