mardi 13 septembre 2016

Dans les villages

Vargas est un petit mec bas du cul d’une quarantaine d’années, qui relève les compteurs d’eau pour Véolia en ricanant. Avec l’ancienneté le type émarge à près de trois mille euros, pour un boulot de buse qui lui laisse pas mal de temps libre, beaucoup d’heures de récup en plus de ses congés royaux. Mais au lieu de se la couler douce et de profiter de son aisance matérielle tranquillement, Vargas s’est mis en tête d’imposer au voisinage sa vision du monde : son goût pour les moteurs et le bruit. Il possède un quad, une moto, un scooter, un 4X4, et deux camping-cars pourris garés au bas du jardin. Lorsqu’il débauche, il joue avec sa moto ou son quad, volant au-dessus des ralentisseurs et tournant dans le village, à fond. Ça l’occupe jusqu’à la bouffe, vers dix-neuf heures. C’est le moment d’accalmie pour les voisins. Dans l’après-midi, les deux filles de Vargas, quatorze et treize ans, se sont baladées à pied, leur musique au max dans un sac à dos, éructant à tue-tête du rap français. Le dîner est une parenthèse enchantée. Le dernier coup de rouge avalé, reprise des hostilités : Vargas ressort sa moto et tourne, tourne dans le bled. Il faut attendre vingt-trois heures l’été pour que Vargas rentre sa bécane au sous-sol. C’est le moment où son minuscule caniche noir s’énerve ; il se met à aboyer jusqu’à une heure du matin, la routine.
Roger, le plus proche voisin de Vargas, est un ancien de l’usine d’engrais. Après avoir triomphé de son cancer du rein, jamais reconnu maladie professionnelle, il a réussi à gagner l’âge de la retraite, comptant couler enfin des jours paisibles. Son truc à lui, Roger, c’est le jardinage. Il cultive un potager où, grâce à des stocks de produits fertilisants piqués à l’usine, pousse une chiée de légumes, que Nelly et lui ne suffisent pas à absorber. Nelly prépare des coulis de tomates, des soupes, des ratatouilles, des conserves pour l’hiver qu’elle remise sagement dans le congélo. Dès que le soleil pointe son nez, Roger sort sa tondeuse et règle son sort à la pelouse. Tous les trois jours, il tond grâce à sa machine maintes fois bricolée, achetée neuve dans les années soixante-dix. Ça pue, ça fait autant de bruit que la moto de Vargas, mais l’herbe est nickel, on la dirait tondue au coupe-ongles. À la saison, Roger sort lui aussi un quad, pas pour faire chier, pour aller à la pêche. Le quad de Roger c’est un suppositoire des années soixante dans l’anus, ça glisse onctueusement jusqu’au carrefour, et en route pour le brochet et le sandre de l’étang.
Je ne me fais pas trop de souci pour Roger. Le fourbe répond à Vargas à sa manière. À ses heures. Moteur pour moteur, puanteur pour puanteur. Je m’inquiète pour Nelly, cloîtrée dans le pavillon Phénix, à cuisiner conserves et confitures. Comme moi, elle prend tout dans la gueule, la Nelly. C’est aussi pour elle que je me suis inscris au stand de tir et que j’ai pris un port d’arme.




 « Quand le printemps venait, même le faux printemps, il ne se posait qu’un seul problème, celui d’être aussi heureux que possible. Rien ne pouvait gâter une journée, sauf les gens, et si vous pouviez vous arranger pour ne pas avoir de rendez-vous, la journée n’avait pas de frontières. C’étaient toujours les gens qui mettaient des bornes au bonheur, sauf ceux, très rares, qui étaient aussi bienfaisants que le printemps lui-même. »
(Ernest Hemingway, Paris est une fête)

1 commentaire:

Commentaires